la réflexivité du respect
La question du respect est celle de lautre, en tant quil compte. Cest lépreuve de cette nécessité quon appelle respect : il est impossible de ne pas rester marqué, quand on a respecté. On subjective cette impossibilité en disant que lépreuve est toujours celle dune distinction. Que lautre importe (et nimporte qui importe toujours plus ou moins à nimporte qui dautre), voilà ce qui ne compte pas, quand on respecte. Cest ce quon met en avant, par exemple, en disant quon veut être aimé pour soi-même, indépendamment de ses qualités y compris morales, si elles existent. Le personnage principal de Belle du Seigneur enrage dêtre jeune, beau et riche : sil était vieux, laid et pauvre (comme le vieux juif dont il revêt lapparence au début du roman et qui fait horreur à Ariane), il ne serait pas aimé. En cette souffrance est par conséquent indiquée la distinction de ce qui compte et qui est expressément référé à la vérité : être vraiment aimé, cest être aimé au-delà de tout ce qui importe importer du plaisir, du prestige, etc. dans la vie de lamante. Ce « soi » étonnant, et dont Pascal souligne linconsistance absolue, cest de lui quil sagit dans le respect dès lors définissable comme une opération sensible de distinction puisque cest un sentiment. Cest toujours de respect quil sagit dans cette demande dêtre aimé pour « soi-même » : est-ce que lon compte, ou est-ce que ce qui compte, pour lautre, est ce quon importera dans sa vie ?
Je traduis encore ma question : est-ce que lamour de lautre est en même temps une distinction, et donc vraiment de lamour, si le propre de lamour est dimposer que, dans un monde originellement défini par lemprise, ce soit lautre qui compte ? Cette question renvoie au paradoxe dune raison quil devrait y avoir pour que lon compte, et quon oppose à toute raison possible qui seraient alors ce qui compte vraiment. Respecter, cest simplement éprouver que quelque chose ou quelquun compte, à lencontre de la nécessité, par ailleurs indéniable, quil importe. Le paradoxe du respect, comme rapport éprouvé à ce qui compte en tant quil compte est donc celui dun dédoublement qui le caractérise et quon indiquera en disant à la fois quil concerne ce qui compte, mais que ce qui compte ne compte quen fonction de quelque chose vous avez deviné que cétait la marque qui compte.
On ne respecte que le distingué en tant que tel, autrement dit que ce qui se distingue. Le distingué nest pas le différent. On progressera dans lintelligence de notre notion en élucidant cette impossibilité pour lobjet du respect de rendre compte de la nécessité quil le suscite. Car si lon indiquait un caractère particulier justifiant le respect, alors on indiquerait une différence et non pas une distinction, et il sagirait destime et non pas de respect.
Pour la distinction, donc pour le respect, la question de la vérité est celle de la marque : si lon aime vraiment étant admis que lamour implique le respect, dès lors que cest lautre qui compte quand on laime il est impossible quon ne reste pas marqué, précisément davoir écarté les importances, dont la reconnaissance est notre fonctionnement vital. Lautre est plus ou moins important pour nous, et cest très bien (précisément : il est un moment du service de nos biens) mais cela ne compte pas, quand il sagit de lui dans lamour et dans le respect, et non pas de nous.
Que limportance ne compte pas, voilà exactement ce que dit la notion de la marque.
Et de fait, les gens qui nous inspirent un respect particulier sont toujours marqués, dune manière ou dune autre. Bien sûr il y a des manières paradoxales dêtre marqué, donc des raisons paradoxales dinspirer le respect, comme le montre ce paradoxe quon puisse ressentir du respect pour une personne extrêmement riche ou puissante socialement (milliardaires, chefs de grands Etats ), alors même que la richesse ou limportance sociale renvoient à une approche uniquement « servile » cest-à-dire exclusive de tout rapport au respect. Et certes, on ne peut disposer dune immense richesse ou dun immense pouvoir sans en être marqué, et donc sans imposer malgré soi une distinction dont on nomme respect est lépreuve chez les autres.
Car lopposition du servile et du respect nest pas simple différence ! la notion de distinction implique au contraire quil ny ait pas de respect sans possibilité de servilité, autrement dit quil ny ait de réalités qui comptent quà lencontre des réalités qui importent. Qui respectons-nous, en effet, sinon les gens pour qui la réalité importante ne compte pas ? La distinction nest rien dautre.
Je vous donne un exemple qui ma frappé. On demandait un jour au mannequin Inès de la Fressange ce quétait le luxe pour elle. Elle a répondu en substance que cétait den rester à la nécessité des choses. Par exemple une table de mobilier traditionnel doit être en bois. Or dans léducation nationale, les tables sont en aggloméré, une sciure collée qui coûte assurément moins cher que le bois le moins cher. Le prix importe donc au plus haut point, cest vrai pour tout le monde, mais dans le cas de léducation nationale, cest lui qui a compté (tout le monde approuve). Eh bien le luxe, daprès elle, aurait été den rester à la nécessité quune table soit en bois, quoi quil en soit par ailleurs du prix et des autres paramètres plus ou moins importants. A bien réfléchir, je crois plutôt quelle parlait non pas du luxe mais de la distinction, parce que le luxe renvoie à lidée den rajouter alors que lidée de distinction, au sens où lon parle dun « bourgeois distingué » renvoie au contraire à la simplicité. La distinction, dans un cas comme celui des tables, ne consiste pas à prendre un « ton grand seigneur » (en réalité un ton de parvenu) en ne voulant rien savoir du prix, mais simplement à en rester à la nécessité évidente quune table soit en bois, quitte à simposer par ailleurs des privations éventuellement très grandes (ce que lidée de luxe exclut, sauf si on la réfléchit en en faisant un type de distinction, comme quand on parle de luxes nécessaires). Vous voyez bien, avec cet exemple supplémentaire de la notion corrélative du respect, quon ne saurait distinguer ce qui compte sans prendre en compte ce qui importe !
Ce qui importe compte, précisément pour être ce qui ne compte pas. Voilà clairement indiqué, il me semble, le paradoxe réflexif de la notion, dont le respect est forcément la reprise subjective.
Inversement la servilité consiste à court-circuiter cette nécessité réflexive : un esclave, cest tout simplement quelquun pour qui la distinction entre ce qui importe et ce qui compte est impossible, autrement dit quelquun pour qui ce qui compte cest que tout, à commencer par lui-même (puisque lesclavage est la condition dêtre soi-même un moyen), importe. Rien ne compte pour un esclave, sinon limportance elle-même et comme tel autrement dit, pour parler en termes subjectifs, la servilité (si vous me permettes ce pléonasme, quon pourra certes retranscrire comme une nécessité réflexive).
Et quest-ce qui distingue ce (et ceux) qui compte(nt) ? la marque, bien sûr, laquelle peut bien sûr sentendre de multiples manières, depuis la marque commerciale (le jeune de banlieue ne veut pas des chaussures, il veut des Nike) jusquà la marque originelle quon repère en chaque sujet, qui ne sest jamais remis de lépreuve du langage (raison pour laquelle les humains constituent une espèce distinguée de toutes les autres, bien que les différences soient de moins en moins grandes à mesure que nos connaissances sur ces dernières progressent).
Bref, il y a dune part la distinction qui repère la marque et dautre part la servilité qui repère limportance, la distinction elle-même étant bien sûr faite de cette dualité cest-à-dire de sa propre distinction conformément à la nécessité pour la vérité quelle se conditionne véritativement elle-même.
Car bien sûr, la réflexivité dont je vous parle aujourdhui, cest originellement celle que la vérité est depuis toujours pour elle-même : celle qui permet seule de penser lépreuve du vrai comme tel autrement dit le respect, en tant quil ny jamais de vrai que vraiment, de vérité quen vérité
Mais cette distinction que la vérité est toujours déjà pour elle-même, vous le voyez, il faut la situer dans la distinction que le vrai est toujours déjà relativement au réel, dont il ne diffère pas (la signature qui authentifie ne cause pas). Cest toujours le paradoxe de la distinction quil soit en même temps la prise en compte de ce qui importe. Quand donc je parle de la servilité en interrogeant la possibilité quon puisse considérer que limportance compte, je parle à la fois de lautre du respect et du respect lui-même ! Jai présenté la même idée lautre jour en disant quil était impossible de respecter sans craindre doffenser. Or quest-ce quoffenser sinon se conduire comme un esclave, sujet pour lequel rien nexiste jamais que dans la priori de la trivialité, laquelle est précisément le refus de la distinction de ce qui compte relativement à ce qui importe ?
Notons en passant quil est donc impossible de se flatter soi-même (attitude desclave, précisément) en disant que les esclaves, ce sont les autres Si tel était le cas, le respect ne serait pas dabord fait de la crainte doffenser. Il ny a de distinction quà lencontre de sa propre « servilité », et que ce qui compte ne sentend et ne se reconnaît quà lencontre (et que dans la supposition) de ce qui importe.
Par conséquent si la distinction (au sens verbal) est reconnaissance de la marque, elle est en même temps reconnaissance de la réalité consistante (importante) de ce qui est marqué. Le respect est lépreuve subjective de cette distinction, et dès lors il est déjà son propre redoublement : il faut reconnaître la réalité comme ne comptant pas, et dautre part il faut reconnaître que la reconnaissance de la réalité ne compte pas.
Or cette remarque est importante car la nécessité que je viens dexposer et dont linconsistance de la marque est la cause (la marque nest pas un élément ajouté ou soustrait à une première réalité, corrélativement à limpossibilité que la distinction soit une sorte de différence) rend compte du respect comme sentiment cest-à-dire comme réflexion, alors même quil appartient à la réflexion dexclure toute possibilité de respect. Car dès que je réfléchis, tout ce qui est apparaît comme étant pour et par moi, qui suis dès lors seul à compter. Respecter, au contraire, cest éprouver que lautre compte.
Je voudrais insister sur cette dimension de lépreuve, qui est toujours épreuve de la marque, au sens où on néprouve du respect que pour des gens qui sont marqués dune manière ou dune autre, comme je viens de le dire. Dans le respect, on éprouve la marque comme marque, donc on éprouve la causation même du vrai comme tel son antériorité véritative à lui-même, par conséquent.
(Cette antériorité porte un nom, comme vous savez : le génie ; de sorte quon peut dire que le respect porte en fin de compte uniquement sur le génie, cest-à-dire lantériorité de la vérité à elle-même, entendue comme impossibilité positive ce dont la notion de marque doit rendre compte. Mais je ne développe pas ce point pour linstant, bien quil soit le cur de notre problématique.)
Et cest de ce paradoxe de lantériorité du vrai à lui-même dont le respect est à chaque fois la reconnaissance, que procède la réflexivité du respect : le respect est lépreuve du vrai, lequel est par ailleurs toujours sa propre antériorité.
On peut traduire la même nécessité en rappelant que la marque nest rien et quéprouver une inconsistance (celle de la distinction du vrai relativement au réel) est forcément un moment réflexif (lintentionnalité est forcément rapport à une réalité qui est dune manière ou dune autre positive).
Et le même paradoxe peut encore sindiquer, comme jai dit tout à lheure, en soulignant que le respect est reconnaissance de la marque, alors que le propre du respect est de reconnaître le marqué lui-même !
Dun côté cest uniquement la marque qui compte, puisquon ne pourrait pas éprouver du respect pour des gens qui ne seraient absolument pas marqués (on aurait seulement lidée quon respect comme commandement : on aurait le devoir de les respecter), et dun autre côté il est bien évident que si lon éprouve du respect pour autre chose que ce quon respecte, pour la marque et non pas pour la personne elle-même, il ny a pas de respect.
Le paradoxe de la marque apparaît ici presque à létat pur, et seule une problématique du respect pouvait le mettre en évidence : dans un objet (au sens large) elle est ce qui compte, et précisément parce quelle est ce qui compte, alors lobjet lui-même (et non pas la marque) compte. Mais bien sûr, il ne peut compter quà la condition dêtre porteur de la marque. Vous vous souvenez que jai appelé « réversibilité » de la marque cette nécessité quon aperçoit déjà en ceci que les gens marqués, ils marquent.
Le paradoxe que je viens de développer explique pourquoi le respect est indistinctement une épreuve (notamment en ceci quil est toujours crainte doffenser) et un sentiment.
Vous me direz quil est aussi un commandement. Daccord, mais ça ne compte pas. La preuve, cest que les gens que je dois respecter, sils ne sont pas marqués, eh bien je ne peux pas les respecter : jai seulement lidée quil faut que je les respecte ce qui est bien autre chose. Dailleurs la vie sociale, avec les hiérarchies quelle impose, le démontre à chaque instant : les gens quon doit respecter (les « supérieurs »), on ne les respecte pas sauf, bien entendu, sils savèrent « marqués » dune manière ou dune autre. Voilà ce que je voulais indiquer en disant que le respect comme commandement ne compte pas.
Jarrête ici pour aujourdhui, et je vous remercie de votre attention. La prochaine fois je reviendrai sur la question du réflexif en interrogeant la notion dexpérience, qui est comme jai indiqué « la plus servile des notions ».
Je vous remercie de votre attention.
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