la métaphysique et le respect
Limpossibilité de faire de la marque une sorte de signe, ou encore limpossibilité de faire de la distinction une sorte de différence, oblige à scinder la question du respect entre une nécessité de la réflexion (le respect comme commandement) et une réalité de la sensibilité (le respect comme sentiment) et à faire de la seconde instance linstrument de déconstruction de la première. Dire que la question du respect sentend à lencontre de celle du transcendantal en général parce quil ny a pas de différence entre respecter un être et reconnaître quil compte (alors que le transcendantal est suffisamment défini quand nous avons dit que lobjet importe mais ne compte pas), cest poser limpossibilité pour ce qui inspire du respect dêtre repris dans les a priori de la réflexion. Mon idée daujourdhui est donc de considérer le respect comme une exclusivité actuelle relativement à la métaphysique : on ne respecte quà se situer en impossibilité subjective de la position métaphysique, et réciproquement on peut dire que cette impossibilité libère un espace, celui de la rencontre, dont le respect sera lépreuve.
Par métaphysique, jentends exactement ce que la marque se constitue dexclure lordre du signe. Partout où du signe est en instance de gouvernement, est lordre métaphysique ; de sorte que lon peut aussi bien définir notre réalité, à nous qui sommes originellement faits de langage, comme lordre du métaphysique (le langage ouvre le monde). Mais précisément : nous ne nous remettrons jamais dêtre faits de langage, ni de toutes les autres épreuves que nous avons traversées (cette ouverture laisse une marque, un ombilic). Et cela, à mon avis, opère la distinction de la vérité et du métaphysique, telle quelle simpose notamment dans léthique. La question du respect relève bien sûr de cette nécessité : là où je respecte, les raisons ne comptent pas bien quelles importent toujours, le respect lui-même trouvant son principe dans cette distinction.
La récusation du métaphysique nen est donc pas la négation, dont lidée serait aussi absurde (peut-on nier la finalité inhérente au signe, cest-à-dire la nécessité que toute conscience soit reconnaissance dun sens ?) que naïve (on ne pourrait dépasser les raisons qui importent quau nom de raisons qui soient encore plus importantes). La question philosophique du respect tient dans ce cadre, à mon avis.
Respecter nest pas estimer, même moralement ; dans le respect, les raisons morales ne comptent pas, donc. Dun autre côté, il est impossible de respecter sans estimer. La « distinction » constitutive du respect tient dans ce nouage, cest-à-dire dans limpossibilité que compte ce qui doit nécessairement importer.
Le sentiment du respect est toujours une épreuve dextériorité au savoir au sens où il lui appartient constitutivement de ne pouvoir être justifié : si je justifie le respect que jéprouve pour quelquun ou pour quelque chose, il ne sagit pas de respect mais destime. Cest ce que jindique en disant que la réalité de ce quon respect ne compte pas, même quand on considère sa réalité morale. Or ce dont la réalité ne compte pas, cest aussi bien ce que, dans notre représentation, donne lieu à un savoir qui ne compte pas. Les raisons destimer ne comptent pas, dis-je, mais elles importent, et le respect, comme sentiment donc comme réflexion, est précisément que ces raisons importantes ne comptent pas. Vous voyez quil ny a pas de différence entre définir le respect par la distinction (distinction quil est donc à lintérieur de lui-même) et récuser le métaphysique non pas en le niant mais en reconnaissant quil ne compte pas.
La distinction du respect à la métaphysique implique forcément sa distinction à la morale. Moralement, je ne respecte quà avoir des raisons de respecter (je ne confonds pas respecter et estimer), lesquelles raisons ont pour réalité « objective » une certaine détermination conceptuelle de lobjet. Par exemple je respecte tout être humain à cause du concept que jai de lhumanité et à cause, également, du concept que jai de la vérité comme représentation (représenter lhumanité, cest être vraiment humain). En quoi japerçois que jétais en train de mentir malgré moi, puisque je viens davouer quen ce que je respectais (tout être humain, soi disant), cétait uniquement le savoir qui comptait, avec la conception de la vérité qui en est à chaque fois inséparable ! Dun autre côté, je ne vais pas dire que le respect nest pas une notion morale, bien sûr. Je suis donc contraint de poser que le paradoxe du respect est quil sentende à lencontre de la morale, dont il relève « par ailleurs ». le respect est par conséquent sa propre distinction morale : cest une notion morale, et elle na de sens quà ce que la morale ne compte pas. Le respect est donc le dé-compte, si lon peut dire, de sa propre notion. Cest pourquoi il sentend comme extériorité au savoir, à commencer par les savoirs de la morale où lessentiel reste la représentation, et de la philosophie où lessentiel reste la notion. On na jamais de raisons de respecter, et cest à cette condition absolument originelle quon peut parler de respect.
Bien sûr toute cette pensée sordonne implicitement à un problématique de la grâce, dont je reparlerai quand je traiterai de lautorité : ceux qui nous inspirent du respect, ils nous inspirent de la « crainte » (au sens de la « crainte filiale »), mais ce qui nous inspire cette crainte, cest le don quils sont de leur propre existence Au don, il appartient par définition quil soit sans raison, quil soit « gratuit » et quil suscite la « gratitude ». Celle-ci est donc une composante essentielle du respect, en plus de la crainte dont jai longuement parlé. La gratitude, cest la reconnaissance du gratuit comme tel, cest-à-dire de limpossibilité quil soit jamais réduit aux raisons que la réflexions peut toujours lui trouver. Les raisons importent autant quon voudra, mais elles ne comptent pas et cest ce quon appelle la grâce, vous les savez. Dès lors il appartient à la problématique du respect de renvoyer à une nécessité métaphysique, celle de raisons, et à une nécessité éthique, celle de limpossibilité aux raisons (réflexivement : lextériorité au savoir). Jindique cela en disant que lêtre quon respect, quoi quil en soit par ailleurs, cest lui qui compte et non pas ce qui en lui ferait signe pour justifier quon le respecte.
Eh bien le respect, cest exactement contraire : concernant lêtre qui nous inspire ce sentiment, le savoir que nous pouvons posséder à son propos ne compte pas à commencer bien sûr par le savoir de son mérite, puisque respecter nest pas estimer.
Dans cette dernière opposition, il sagit du signe (de la valeur morale) et de la marque (de limpossibilité au savoir). Je pose donc le principe de ma thèse : la distinction entre la question qui (marque) et la question quoi (signe)
Tout être relève réflexivement de la question quoi, puisquon répond à la question qui par lindication dune place : la réflexion instaure toute réponse possible dans lordre du signe, or ni le nom propre ni le visage, qui sont les vraies réponses à la question, ne veulent dire quelque chose : le nom est déjà une marque originelle sur le sujet, et dautre part il ny a de visage que marqué. Réflexivement donc, on répondra toujours par lindication dune place ou dune appartenance dont le modèle est bien entendu lappartenance à lhumanité dont notre complexion factuelle et surtout notre comportement moral doivent être les signes.
Cette réponse, je lappelle métaphysique parce quelle décide davance de ce quil en sera : si cest un être humain, je respecterai, mais si ce nest pas un être humain, je ne respecterai pas ! On voit bien là que le respect sentend à lencontre du respect : lêtre lui-même ne compte pas, mais seulement le savoir qui le concerne.
Lopposition du respect à la métaphysique apparaît ainsi comme une opposition du respect à lui-même : il y a le respect que jéprouve, celui qui est lié à la réponse (représentativement impossible) convenant à la question qui et dautre part le respect que je dois éprouver, celui qui est lié à la réponse (représentativement nécessaire) convenant à la question quoi.
Ainsi les deux acceptions du respect, commandement et sentiment, renvoient à lopposition du savoir et de la vérité ; et cette opposition est paradoxalement constitutive du respect lui-même, qui ne diffère pas son objet dun autre (lobjet du respect que jéprouve serait un autre que lobjet du respect que je dois éprouver) mais qui le distingue.
Car la différence du sentiment et du commandement qui caractérise la question du respect devient une distinction quand on respecte effectivement, puisque ce sentiment est précisément celui quinspire en propre les entités telles que les raisons, en elles, ne comptent pas.
Lordre où les raisons comptent, nous savons quil sappelle « servile »
La réflexion est le pivot de la différence entre le « servile » et le « filial », et la question du respect est constamment guettée par la métaphysique comme discours originellement servile à la manière dont tout penseur (vérité) est menacé doccuper une posture de maîtrise (savoir). Dans la doctrine réfléchie Dieu lui-même devient le premier bien, lêtre le plus important, et lon peut identifier la métaphysique au savoir des importances.
La distinction du « filial » et du « servile » installe demblée lalternative entre respecter et ne pas respecter, puisquest tautologiquement « servile » toute préoccupation axée sur lordre des importances (paradigmatiquement : les bienfaits que Dieu peut maccorder, lui qui est lentité la plus importante).
Par ce terme, on qualifie toute préoccupation reposant sur une décision celle de la « servilité », précisément interdisant à lautre (dans le modèle, cest Dieu, qui ne mintéresse que par ce que je peux en obtenir) de jamais compter. Il suffit par conséquent de définir le « servile » par la décision originelle de ne pas respecter.
Cest cette décision que je vois au principe de la métaphysique, telle quon peut toujours lexpliciter de manière intellectuelle sous la forme dune doctrine des importances, lultime importance nétant comme telle quun moyen supplémentaire (paradigmatiquement : Dieu, qui serait mon plus grand bien).
Pas de différence entre le refus originel de respecter (de considérer quil y a des choses qui comptent) et la décision quil ny aura jamais que des choses plus ou moins importantes (à la limite Dieu lui-même). Cest en quelque sorte une nécessité de structure qui apparaît là, et cest pourquoi je lutilise pour caractériser la métaphysique dont le respect apparaît dès lors comme une instance de déconstruction, puisque toute pensée, dès lors quelle est réfléchie, est une doctrine des importances.
Quand jai expliqué en quoi la philosophie était de nature « spirituelle », jespère avoir fait reconnaître que le respect en était la libération proprement constitutive, sil ny a de philosophique quà lencontre de la métaphysique dont elle ne diffère « par ailleurs » pas.
Je reprends largument en disant que pour la réflexion, ce qui compte nest pas ce qui soppose à ce qui importe mais au contraire ce qui importe le plus. En ce sens, la condition « servile » est la condition universelle, celle du sujet de la réflexion (nimporte qui, donc aussi moi et la métaphysique est la philosophie elle-même telle quelle peut être admise par nimporte qui). Or respecter consiste précisément à refuser de céder sur la distinction entre ce qui compte (objet du respect) et ce qui importe (objet de lestime, y compris morale), et par conséquent à refuser didentifier le sujet de léthique à celui de la représentation.
Je dois insister sur limpossibilité que cette déconstruction du savoir des différences par le sentiment de la distinction reste doctrinale, puisque le respect est éprouvé, que cest un sentiment. Cest comme sentiment que le respect échappe à la métaphysique, doctrine des importances finalisées, parce quil sentend exclusivement au lieu de la marque et ne porte que sur ce qui est marqué. Et certes, jamais la problématique des marques ne peut déboucher sur la question des biens, puisquune marque est tout simplement un morceau de mort fiché en nous : lombilic dans notre corps (cest-à-dire dans notre âme) de celui quon était et qui nest pas revenu dune certaine épreuve.
Là où nous ne sommes pas revenus, la disposition métaphysique est inopérante, qui suppose au contraire la présence constante dun sujet à quoi tout soit rapporté. La notion de marque sentend donc à elle seule comme subvertissant la nécessité métaphysique par ailleurs impossible à récuser.
En quoi le respect apparaît plus concrètement : sil ny a de respect que du distingué, autrement dit dun UN distingué de réalité et de vérité, à lencontre de la métaphysique où il sagit dun UN confondu de réalité et de vérité.
La notion centrale de la métaphysique, la notion la plus servile par conséquent, est celle de cette confusion. Jai nommé lexpérience, dont je parlerai la prochaine fois.
Je vous remercie de votre attention.
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