La question du respect est inséparable de celle de la crainte, cest-à-dire, concrètement, de la distinction de la crainte filiale et de la crainte servile. Respecter consiste par conséquent à craindre doffenser, laquelle crainte est la distinction même, en acte, entre crainte servile et crainte filiale. On a toujours raison de craindre doffenser parce quil est impossible de sappuyer sur des raisons de distinguer cest-à-dire de poser comme respectable : la distinction, à lencontre de la différence, ne renvoie à aucune sorte de raison, et cest de cette impossibilité de principe que procède la crainte filiale. La question du respect est donc identique à celle de son caractère non métaphysique : on ne respecte quà ce que les raisons de respecter ne comptent pas, et quà instaurer comme ne comptant pas les raisons de respecter précisément parce quelles ne sont pas des raisons de respecter mais seulement des raisons destimer au sens où par exemple certaines personnes apparaîtraient comme plus respectables que dautres.
En quoi la morale rejoint son lieu naturel qui est la métaphysique et, peut-être, le respect le sien qui serait le paradoxe dune réflexion éthique, une réflexion dont lobjet ne serait pas quelque chose de réel (a fortiori quelque chose de plus réel) mais seulement quelque chose de vrai. Voilà le thème de ma réflexion daujourd'hui : cette extériorité à la métaphysique, donc à la subjectivité toujours plus ou moins « servile », où se constitue le respect.
Le respect concerne ce qui compte, et non ce qui importe lequel relève exclusivement de lestime, qui consiste à déterminer la valeur, y compris morale. Ce rapport est décisif : lestime est au respect comme ce qui importe est à ce qui compte.
Chaque fois que nous avons affaire à ce qui compte, nous éprouvons du respect ; de sorte que ce sentiment est aussi bien la conscience que nous prenons dêtre marqués par ce que nous rencontrons. Tout le monde ne respecte pas les mêmes choses, bien que labstraction réflexive en soit par ailleurs le commandement. Ce que nous devons respecter relève de la nécessité représentative (ainsi il est impossible de nier quon doive respecter lhumanité) tandis que tout ce que nous respectons relève de la nécessité éprouvée (le respect étant un sentiment, cest forcément dune certaine affectation sensible quil sagit quand nous parlons de ce que nous respectons en fait).
Je le dis autrement : ce qui compte relève de la rencontre et non pas de laperception, et rien de ce dont nous pouvons avoir lexpérience ne peut par là même relever du respect, puisque dans lexpérience, cest uniquement le savoir qui compte, les choses dont nous extrayons ce savoir nétant dès lors que plus ou moins importantes. Il appartient donc au respect que la nécessité transcendantale sy trouve à chaque fois récusée : dans la rencontre, cest lautre qui compte. Autrement dit, le sentiment du respect est la réflexion que nous faisons dune épreuve, et par là cest la conscience que nous prenons dêtre marqués par ce dont nous venons de faire lépreuve.
Paradigmatiquement, et aussi programmatiquement, cest toujours dune certaine « hauteur » que nous faisons lépreuve dans le respect, et cest dêtre marqué par cela quil sagit dans la réflexion impliquée dans ce sentiment (la crainte est son premier moment).
Vous savez que jappelle « marque » le point de récusation de la nécessité transcendantale. Cette définition est suffisante, à mon avis, bien quon puisse également en donner une formulation positive en disant que la marque est le lieu où la vérité se décide (car bien sûr la vérité nest pas un fait mais toujours à chaque fois une décision). Là où nous sommes marqués, et là seulement, il ne sagit plus des objets cest-à-dire du constitué, mais du vrai : de ce qui compte, de ce qui relève non pas de nous (définition de lobjet) mais de soi. Par cette dernière formule je rappelle la définition tautologique du vrai comme « sujet de la vérité », en indiquant que la question reste ouverte de savoir de quel droit (forcément le sien, mais en quel sens ?) il le fait. Ce droit, bien sûr, il faut le nommer « autorité » : le vrai ne peut lêtre quà bon droit et jamais en fait puisquen fait la notion de vérité na aucun sens, et le respect en est la reconnaissance (son objet est le vrai dont par ailleurs on peut aussi bien faire un réel quelconque). Cest ce que jai exprimé à travers la notion de distinction, quil faut donc entendre à travers la problématique dune marque imposée par cette « hauteur » que tout le monde reconnaît dans ce quil respecte.
Bien sûr la notion est métaphorique, et par conséquent exprime elle-même le caractère « marqué » de celui qui lutilise, puisque la métaphore ne se distingue du concept quà nêtre pas proférée par nimporte qui, cest-à-dire par celui que chacun de nous est « par ailleurs ».
Jai souvent indiqué ce paradoxe de la marque qui est sa réversibilité, et dont lapplication apparaît aujourdhui à travers limpossibilité de ne pas rester marqué non seulement de ce qui nous a imposé le respect mais encore du fait même davoir respecté. Le respect inspire le respect, et cette réflexion en est proprement constitutive. Jinsiste sur le paradoxe de cette structure dinfinité qui est inséparable de la nécessité pour la vérité de lêtre dabord vraiment et qui sapplique dans la réversibilité de la marque.
Le respect concerne un UN de réalité et de vérité, parce que cet UN est en propre lobjet de la distinction et que le distingué est comme tel lobjet du respect, précisément en récusation de la nécessité transcendantale pour laquelle rien ni personne ne compte (jai souvent indiqué cela chez Kant : ce nest absolument pas lautre que je respecte, mais la loi morale qui est forcément présente en lui une chose, donc). Mais la question de la distinction, justement parce quelle sentend toujours à lencontre de laperception dont par ailleurs elle ne diffère pas (comme la métaphore sentend à lencontre du concept), est elle-même dabord la question de ce dont le distingué sautorise pour lêtre. Car bien sûr, je ne puis distinguer que ce qui sest préalablement distingué de semblables dont il ne diffère pas ! Il est en effet bien évident que si je prenais linitiative de la distinction, je le constituerais comme tel et nous saurions seulement affaire à une forme paradoxale (aberrante en fait) de la constitution, dont la simple notion de respect est la récusation de principe (car ce que je respect, pour moi, il compte alors quen tout objet que je puis avoir, moi seul comme sujet pourrai jamais compter). Cest bien sûr de la marque quil sagit, dont on peut dire quelle est le vrai objet de la crainte dès lors quon a reconnu son inconsistance : ce nest pas une différence quelle ajoute, mais une distinction. Et la distinction, cest ce qui procède de lautorité à moins bien sûr que ce ne soit linverse, selon une problématique dont la suite de nos réflexions devrait montrer les articulations mais dont la question du respect est déjà la reconnaissance.
Quand je me suis demandé quel était le vrai objet de la crainte, jai répondu que cétait la marque, puis que cétait lautorité : la même chose, en vérité, puisque la marque cause comme vrai et que le vrai ne se distingue du réel quil est par ailleurs que par une certaine autorité, dont la reconnaissance au sein du réel (reconnaissance qui sappelle donc « distinction ») est pour ainsi dire lénigme du respect.
Dune manière générale, vous pouvez dire que le respect est le rapport que nous entretenons à la marque, parce quil ny a de respect que de ce qui est distingué et par conséquent de ce qui est dune manière ou dune autre marqué ; le respect en est la reconnaissance, précisément comme marqué. Le marqué est lobjet du respect, par opposition à la marque qui est lobjet de la crainte encore que lexpression « par opposition » ne convienne que sur le plan conceptuel, puisque la crainte est le premier moment du respect. Un « hôte de marque », par exemple, cest quelquun de distingué : il suscite le respect corrélativement à la crainte inspirée par la « marque ». Cette crainte est « filiale » parce quelle ne renvoie à rien qui pourrait nous intéresser, notamment à aucun signe dun éventuel bénéfice pour nous ; et on peut imaginer que si elle devenait « servile » (témoigner du respect à un hôte de marque peut éventuellement se révéler payant), elle serait de nature offensante.
Bref, vous mavez compris : cest lirréductibilité de la marque au signe qui permet de penser le respect, puisquoffenser consiste précisément à traiter la marque (« hôte de marque ») comme si elle était un signe : lindication qui nous soit faite, volontairement ou non, dune importance.
Opposer la crainte « filiale » à la crainte « servile » comme nous lavons fait revient donc à opposer la marque au signe, ou encore (mais vous le savez depuis longtemps) la philosophie à la métaphysique.
Les gens distingués, qui sont forcément des gens « marqués », nont rien de plus ou de moins que les autres : à lencontre du respect que nous devons à nimporte qui, ils suscitent en nous un respect particulier ; respecter particulièrement nest pas estimer spécialement, la distinction nétant pas une sorte de différence. Le renvoi auquel donnerait lieu le signe serait au contraire une sorte de différence : impossible pour le signe de ne pas signifier quelque chose et de ne pas le signifier à quelquun. Là où il y a signe, il est donc impossible quil y ait distinction, et cest pourquoi traiter une marque comme si elle était un signe est offenser.
Jai dit que tout respect était nécessairement crainte doffenser ; vous voyez que cette nécessité est fondée dans la distinction de la marque relativement au signe. A lencontre du signe, la marque ne sadresse à personne, nindique rien, est intransitive : cest elle qui compte et par conséquent elle institue le marqué dans une autorité qui nest rien dautre, précisément, que le fait que ce soit la marque qui compte. Si la distinction inspire le respect, cest parce quelle en impose, comme on dit, et elle le fait parce quêtre distingué et être marqué sont le même, installé quon sen trouve en récusation de toute transitivité et donc de toute mondanéité si le monde est bien lordre où tout fait sens pour autre chose, lordre où rien ne compte, bref lordre des importances. Ce qui est marqué sentend donc en extériorité au monde et cest précisément ce quon pointe en le distinguant.
La question est maintenant celle de ce « pointage ». Je lexprimerai en disant quelle est celle du respect « particulier », au sens où certaines personnes (à lexception des autres qui ne relèveraient que du respect « en général ») nous inspirent un respect « particulier ».
Pour accomplir conceptuellement la distinction du signe et de la marque, je voudrais vous montrer que lidée de respect se détruit quand on ne la considère pas à travers la nécessité que tout respect soit un respect particulier, adressé à des personnes particulières et pas seulement singulières.
Mon idée est simple : elle consiste à dire que le respect en général nexiste pas et que le respect est toujours respect particulier. Evidemment, la question sera de comprendre cette nécessité dont le principe est toujours la récusation du transcendantal par le vrai et donc, ici, celle du signe par la marque (car cest bien entendu la même chose).
Je prends demblée un exemple pour que mon indication soit plus concrète : vous ne pouvez respecter quelquun quà la condition de lavoir distingué du reste de lhumanité, et votre motif de lavoir distingué est la raison de votre respect. Cest ce que jappelle un respect particulier que jopposerais donc à un respect général qui concernerait, ici, lhumanité. Mais vous voyez bien que dans un cas vous parlez dun sentiment et dans lautre vous parlez dun commandement. Le respect en général relève du commandement et doit être pensé comme tel, cest-à-dire comme une nécessité expressément représentative : ce que je dois respecter, je ne le respecte pas, à moins bien sûr quil ne sagisse dun respect particulier ! Donc si je respecte telle personne particulièrement, cela signifie dabord que, par opposition, je respecte lhumanité généralement mais cela signifie aussi que cette distinction est purement représentative, parce que ce qui est vrai, cest que je respecte cette personne, un point cest tout. Quant à lhumanité, jai seulement lidée oligatoire de la respecter, ce qui nest certes pas la même chose. Alors est-ce que je ne respecte jamais lhumanité ? Si, mais alors cest à la condition déprouver pour elle un sentiment particulier ! je dirai ainsi que je respecte tous les vivants, et que jéprouve un respect particulier pour lhumanité. Cela signifiera que je ne respecte pas du tout les autres vivants, au moins dans le moment où jéprouve ce sentiment à légard de lhumanité, exactement comme je ne respecte pas du tout lhumanité dans le moment où je respecte particulièrement une personne concrète, alors même que la nécessité représentative motive le respect particulier dune raison générale (je respecter telle personne parce quelle appartient à lhumanité).
Vous voyez bien quil sagit toujours de la problématique de la distinction : je distingue telle personne concrète de lensemble des humains, je distingue lhumanité de lensemble des espèces, et ainsi de suite. Impossible par conséquent de ne pas rabattre lidée du respect sur la logique du particulier, situé entre luniversel de la représentation et le singulier de lexistence.
Il est dès lors certain que la distinction a à voir avec cette dimension : si cest toujours un distingué comme tel quon respecte, cela signifie déjà que la crainte porte sur lautorité dont il sest prévalu pour sêtre préalablement distingué, et que cette autorité justifiera un respect particulier de sentendre à la fois en extériorité à la représentation et à lexistence ! Dans les séances qui viennent, je devrai donc indiquer de quoi il peut bien sagir dans cette double extériorité, qui soit le lieu de la vérité car enfin cest toujours de la reconnaissance du vrai quil sagit dans le sentiment du respect.
Pour linstant, je me limite aux indications négatives. Distinguer, donc respecter, cela signifie opérer une séparation entre ce qui relève du transcendantal et qui va constituer le premier terme, celui qui vaudra seulement « par ailleurs » parce quil ne comptera pas (forcément : dans lobjet, cest le sujet qui compte), et d'autre part ce qui relève de la marque, raison de la distinction, et qui se reconnaîtra comme vrai. Le positif (encore que ce terme vaille seulement par opposition aux indications négatives que je viens de donner, puisquil sentend aussi bien en extériorité à la représentation quen extériorité à lexistence !) qui se trouve en cause dans la distinction et par conséquent dans la vérité se donne dès lors à penser à partir de cette division dont vous voyez bien quelle nest pas métaphysique au sens où sa mention ne correspond à aucune réalité.
Cette causalité étonnante de la distinction, vous avez bien entendu compris quil sagissait de lorigine, aussi extérieure à la représentation quà lexistence. Le vrai, dont le respect est proprement la reconnaissance, il est, comme on dit, « dorigine », et cest en ce sens quil ne peut pas y avoir de différence entre ce qui est vrai et ce qui ne lest pas lorigine, de nêtre pas quelque chose, ne pouvant produire aucun effet quon puisse enregistrer, mais imposant indéniablement une distinction.
Ainsi je considère lensemble des humains et je reconnais la légitimité du commandement de les respecter (je suis daccord sur lidée de les respecter) ; mais ceux qui minspirent le sentiment du respect (ceux que je respecte, tout simplement), je ne peux pas mempêcher de dire que ce sont des « vrais » - un peu à la manière des sociétés traditionnelles dont les membres se nomment eux-mêmes les « vrais » humains (sauf, évidemment, que leur considération en première personne est un mensonge : si lon distingue, on ne peut pas en même temps sindiquer comme distingué !). Il y a donc les « vrais », autrement dit les distingués (ceux qui minspirent du respect), et tous les autres (ceux que je suis daccord pour respecter cest-à-dire que je ne respecte pas sans pour autant les mépriser) dont les premiers sont distingués et dont, par là même, on nie quils diffèrent (rien de plus contraire à la problématique de la distinction que celle qui consisterait à décréter les uns supérieurs et les autres inférieurs, comme le font la plupart des sociétés traditionnelles pour lesquelles les étrangers sont des sous-hommes, quand ils ne sont pas des « singes de terre » ou des « ufs de poux »).
Il apparaît ainsi que limpossibilité de confondre la distinction avec la différence, en excluant que les uns aient des vertus ou des qualités dont les autres seraient privés (donc en excluant toute éventualité de hiérarchie, y compris morale) se traduit par une opposition entre le respect général qui nen est pas du tout (dire que je respecte lhumanité en général, cest seulement dire que je ne méprise pas les hommes en général) et le respect particulier que minspirent certaines personnes, des gens qui sont dune manière ou dune autre distingués ou encore qui sont porteurs dune marque dont je rappelle que la réversibilité est la première structure.
Bref, en reconnaissance dans la distinction la causalité de lorigine, nous venons dapprendre que le respect existait uniquement à lencontre de sa propre représentation ! Jessaierai dapprofondir cette idée la prochaine fois et mettant en évidence les apories de la conception représentative que nous nous en faisons nécessairement. Nous pouvons gager, après ce que nous avons vu dans les séances précédentes, que la « crainte filiale » ne sera pas étrangère à la problématique engagée : la question de lautorité sur laquelle nous finirons bien par déboucher est, dans son aspect subjectif, celle de cette « crainte ».
Je vous remercie de votre attention.
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