La « crainte filiale » et le
respect
Nous allons examiner aujourdhui la question, évidemment en rapport avec la problématique du respect, de la « crainte filiale ». Il doit sagir de la manière dont nous nous rapportons à ce qui compte, puisque la « crainte servile » est le rapport à ce qui importe. La crainte dite filiale renvoie originellement à la question du vrai Dieu, qui sera paradigmatique pour nous parce que cest toujours le vrai, dans la reconnaissance quil impose, qui est respecté. Impossible de respecter quelquun ou quelque chose sans reconnaître que la vérité y est en cause, et sans se reconnaître comme constitué en quelque sorte par cette causalité, si le propre du vrai est de causer la légitimité de sa reconnaissance. Le respect est un sentiment, et par conséquent une réflexion : il est la conscience de cette constitution de soi comme ayant raison de respecter par le respectable, autrement dit par le distingué. Dune manière générale, cette constitution est la crainte ; lobjet qui la suscite peut être distingué, ou non. A cette alternative correspond celle de la crainte filiale et de la crainte servile. La question du respect est celle de notre constitution par ce que nous avons raison de craindre « filialement ». Je vais donc mefforcer, en mappuyant sur le passage de la Somme Théologique indiqué la semaine dernière, de construire cette notion.
La crainte servile est limpossibilité même du respect, puisque respecter consiste à poser que cest lobjet du respect qui compte. Quand on parle de crainte comme premier moment du respect, il sagit donc forcément de la crainte « filiale ». Ainsi, paradigmatiquement, le « vrai » Dieu est-il celui quon craint, par opposition au Dieu réel quon redoute. Mais on respecte Dieu, dont lunité est en même temps celle de la distinction du vrai Dieu et du Dieu réel : le Dieu qui suscite le respect, cest le Dieu qui se distingue comme vrai Dieu du Dieu redoutable quil est « par ailleurs ».
Ce quon respecte, on le pose dans sa distinction au sens verbal du mot : son acte consiste précisément à se distinguer en tant que vrai de lui-même en tant que réel (par exemple on respecte luvre, laquelle nen est une quà se distinguer de lexpression de son auteur et du document historique quelle est « par ailleurs »).
Cela concerne le respect en général. Quen est-il par exemple dun texte quon respecte, quand il sagit de linterpréter ? Si mon approche est juste, il doit sagir dune certaine crainte : « forcer » le texte serait comme une manière de loffenser, bien que dans un premier temps on ne voie pas encore bien en quoi une telle offense pourrait consister pour un texte qui, après tout, semble nêtre quune « chose ». La crainte comme structure éthique de linterprétation, voilà un exemple de concept que je vous proposerais en réfléchissant sur la nécessité de respecter les textes. Mais on peut aussi prendre un autre exemple en faisant de la crainte la disposition originelle de la vision quand elle concerne non pas des choses du monde mais des réalités extérieures au monde : celui qui nentre pas au musée avec crainte napercevra rien des uvres qui y sont exposées, et peut-être alors la question de lart devient-elle, pour le spectateur, celle de la crainte, qui sempare préalablement de lui, que son indifférence ne soit, à la limite, offensante pour les uvres (qui ne sont pourtant, elle aussi, que des « choses »). Notons en passant que ce caractère préalable doit correspondre à une des acceptions du génie, qui désigne aussi, conformément à la nécessité quelle se précède véritativement elle-même, le préalable de vérité dont une uvre se constitue (ce qui fait, par exemple, quon achète certains livres « les yeux fermés » simplement en ayant reconnu le nom dun grand écrivain sur la couverture : des livres qui, à cause de cela, peuvent à la limite être mauvais sans que cela compte). Vous voyez lintérêt de la notion de « crainte filiale », quil sagit maintenant de problématiser au-delà de la référence stricte au père (ou à Dieu), en direction de ce qui se constitue de sa propre distinction (par exemple une uvre : elle est lexpression de son auteur, mais cela ne compte pas et cest en cela exclusivement quelle impose le respect).
Cest en effet de ce point de vue que la crainte est le premier moment du respect : ce quon craint, au sens de la crainte « filiale » et non plus « servile », cest le vrai dans sa vérité (paradigmatiquement : le vrai Dieu) ; et dautre part le vrai relève du respect parce quil a en tant que tel une certaine réalité qui est une réalité de distinction.
Par exemple on éprouve un respect particulier pour lhumanité, qui « par ailleurs » est une espèce animale parmi dautres. Parler de ce respect particulier, cest dire que cette réalité importe autant quon voudra (lhumanité est une modalité de la vie en général) mais quelle ne compte pas (en vérité, voir un être humain nest pas du tout voir une sorte danimal bien quen réalité ce soit indéniablement cela). La crainte concernerait alors le moment exclusivement humain de lhumanité, laquelle nest « par ailleurs » quune espèce animale parmi dautres. Dire quon respecte lhumanité cest rappeler quelle se constitue de ce que sa réalité animale ne compte pas, autrement dit cest rappeler quelle est une espèce distinguée. La question de la crainte est donc lenvers de la question « servile » du « par ailleurs » qui concerne ce qui ne compte pas mais ce qui importe : le vrai, ce quil est « par ailleurs » ne compte pas (mais importe !). Le respect porte sur la distinction de lun et de lautre, comme unité dune certaine réalité : il faut des importances pour quil y ait du respect, parce que sans cela il ny aurait rien pour ne pas compter, si je puis dire. Par exemple on ne pourrait pas respecter lhumanité si elle nétait pas une espèce animale parmi dautres : il faut quelle soit cela et que cette réalité, bien quelle lépuise en fait, ne compte pas. La « crainte filiale » que nous pouvons éprouver à légard de lhumanité concerne ce « rien » quelle est au-delà de sa propre réalité épuisée. Manquer de respect, cest nier ce rien qui, parce quil nest pas une différence, est une distinction.
Mais comment ne pas nier, quand on réfléchit, ce qui ne constitue aucunement une différence ? Il faut donc maintenir le respect contre ce que nous savons (à savoir, par exemple, que lhumanité nest quune espèce animale particulièrement compliquée). La possibilité du manque de respect est donc essentielle au respect parce quil appartient à la réflexion de confondre la vérité avec le savoir ou, si lon préfère, parce que la distinction qui caractérise lobjet du respect nest pas un fait mais une opération éthique dont nous avons la responsabilité.
Tel est le secret de la « crainte filiale », à mon avis : quelle soit la conscience de cette responsabilité. Cest ce que je voudrais vous expliquer maintenant.
Je vais essayer de le faire en disant que cette responsabilité maintient en quelque sorte à bout de bras la vérité de ce qui est respecté, et quil faut appeler « crainte filiale » la conscience correspondante : léventualité est toujours que cette vérité se perde, précisément comme vérité. Celui qui ne respecte pas Dieu, pour garder notre exemple paradigmatique, nopère pas la distinction entre le vrai Dieu, celui quon craint, et le Dieu simplement réel, puissance quon redoute. Mais si cette distinction nest pas opérée, quest-ce qui reste de Dieu, concrètement, puisque la notion du « vrai » Dieu na de sens que dans la distinction ? uniquement quil soit une puissance redoutable ! Voilà en quoi consiste loffense, par conséquent, dont léventualité est impliquée dans lidée de « crainte filiale » : que Dieu est privé de sa vérité. Autrement dit Dieu nest plus le vrai Dieu, mais seulement un Dieu (par exemple celui des juifs, mais il y en a une infinité dautres, puisque chaque peuple à le sien). Dieu est alors en régime commun avec les idoles. Je dirai donc que la « crainte filiale » est la conscience de cet enjeu : cest la conscience que prend le croyant davoir entre ses mains non pas la réalité mais la distinction de Dieu, autrement dit le fait quil soit le Dieu qui compte le vrai Dieu.
Quand je pose la question du respect, cest de cette distinction quil sagit : ne pas respecter, cest ramener lobjet qui était sa propre distinction à ce quil est réellement, et par conséquent le priver de sa vérité, donc de son autorité. Prenons un exemple paradigmatique : la loi. Ceux qui ne respectent pas la loi ne sont pas pour autant des idiots : ils voient bien que si nimporte qui fait nimporte quoi, disons sur la route, la vie devient immédiatement impossible. Ils vont donc ramener la loi à un ensemble de mesures utiles et même nécessaires : des règles pour la vie commune. Ils peuvent la redouter (peur de se faire prendre en train de conduire en état divresse, par exemple), mais ce sentiment est lenvers de leur reconnaissance (ils sont daccord pour que les routes ne soient pas fréquentées par des chauffards alcooliques). Eh bien cest exactement ce quon appelle la « crainte servile » qui est liée à lordre des importances, au service des biens dont tout le monde sait quil a un envers (si je veux que les routes soient relativement sûres, jaccepte par avance la sanction qui sabattra sur moi si je suis pris en train de commettre une infraction). La loi ne compte donc pas : ce qui compte, par exemple, cest la sécurité quelle assure et donc, finalement, la vie propre des personnes considérées bref, rien, puisque la question ne se pose jamais de savoir ce qui rend ces vies valables (cest dans leur réalité et non pas dans leur dignité quelles sont posées comme fins ultimes par ceux qui ne respectent rien).
La crainte filiale, si jai raison de dire quelle concerne la vérité distinguée de la réalité (laquelle relève de la « crainte servile »), cest linverse : poursuivant sur le même exemple, je dirai quon nobéit pas à la loi parce quelle est bonne, mais seulement parce quelle est la loi. Autrement dit cest de se faire le dépositaire de la vérité de ce quon respecte, qui est dêtre inconditionnelle, quon respecte. Le lieu de cette vérité, cest la responsabilité de celui qui la respecte et uniquement cela : la vérité nétant pas une autre sorte de réalité, aucun lieu nexiste qui soit le lieu de cette vérité
Comme la vérité nest pas quelque chose, il ny a pas de raisons de la maintenir à lencontre de la réalité. Au contraire : il y a toutes les raisons de dénoncer sa mention comme vide de sens, si avoir un sens pour une parole est « correspondre » à quelque chose. Le respect simpose en indifférence à cette condition : on respecte la loi simplement parce que cest la loi, sans quelle ait pour cela à « correspondre » à notre intérêt (elle peut et même elle doit le faire, mais cest dans lordre des importances autrement dit cela ne compte pas).
Je précise : en disant cela, on prend conscience de la nécessité éventuelle dobéir à de mauvaises lois, et notre réflexion nous pousse alors à dire quil faudrait parfois considérer le contenu desdites lois, autrement dit revenir au service des biens. Est-ce que dans ma conscience de devoir obéir à la loi sans tenir compte de sa détermination (il suffit quelle soit la loi pour être obligatoire, la question de son utilité ne se posant absolument pas) nest pas en même temps celle du dilemme que constituerait ma reconnaissance éventuelle de son caractère nuisible ? Dans ce cas, si je veux mon propre bien, autrement dit si je cède sur la distinction en décidant den rester finalement à ce qui importe, jabolis la loi comme telle !
Voilà, à mon avis, ce qui rend compte de la distinction quon trouve chez Saint Thomas à propos du péché, qui est mal du point de vue de Dieu alors quil nest pas forcément mal du point de vue du pécheur (il peut au plus sagir dune erreur quil commet : sil était plus avisé ou mieux informé de la valeur des différents biens, il choisirait le plus grand de tous cest-à-dire Dieu). Car on ne voit pas, autrement, comment quelque chose peut être un bien pour le pécheur tout en étant mal du point de vue de Dieu, dès lors que celui-ci ne peut être affecté par rien. Il y a ce qui est bon pour moi (ne pas appliquer une loi qui est nuisible à mes intérêts), et ce qui est bon en soi (respecter la loi, pour la seule raison que cest la loi).
Or lidée que quelque chose puisse être bon « en soi » paraît absurde à la réflexion, puisqu« être bon » définit une relation ! Eh bien voilà exactement de quoi se constitue la « crainte servile » : elle est lefficience de cette vérité en effet indubitable. Lhomme de la « crainte servile », autrement dit lesclave, ne ment pas et nest pas de mauvaise foi quand il ne voit pas pourquoi on respecterait une loi dont il est avéré quelle est mauvaise (sinon peut-être pour maintenir les lois dans leur ensemble, dont il accorderait sans difficulté quil est utile de le maintenir, quitte à se plier localement à une loi provisoirement nuisible) : lidée quon respecte la loi pour la seule raison quelle est la loi en indifférence absolue à son utilité (immédiate ou médiate) est une pure folie pour lui. Eh bien, je dirai que la « crainte filiale » est cette folie, tout simplement. Ce qui revient philosophiquement à dire quelle a pour objet une distinction et non une différence (paradigmatiquement on distingue le vrai Dieu de tous les autres dieux qui pourraient occuper sa place et dont « par ailleurs » il ne se différencie pas). Pour lhomme du service des biens autrement dit de la « crainte servile », lidée de respect na finalement aucun sens, parce quelle consiste à prendre en compte une distinction alors que cest toujours une différence qui peut importer.
Or, à cause de linconsistance de la distinction relativement à la différence, chacun risque de céder sur la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, autrement dit risque de ne plus respecter, quand lobjet du respect se donne comme exclusif du service des biens dont « par ailleurs » il est impossible que nous ne relevions pas.
Voilà qui explique le péché comme offense au vrai Dieu : la tentation nest pas la convoitise dun bien particulier (cest la définition même des biens quon les convoite : où serait le mal ?) mais cest la reconnaissance du fait quil ny a pas de raison de ne pas céder ! la tentation est toujours den appeler à notre « servilité », parce quelle est consistante, à lencontre de la « crainte filiale » qui, justement, sen distingue de ne lêtre pas.
Les raisons existent toujours den revenir à linconsistance de la crainte filiale, celle qui est engagée dans le respect, et cest justement de cette éventualité toujours maintenue quelle est, en constante inquiétude pour soi, la conscience. Car dans la crainte filiale, il y a crainte doffenser et aussi crainte que la crainte elle-même ne vaille plus. Ainsi, pour être plus concret, je dirai quil est impossible de respecter la personne humaine en nimporte qui sans être saisi de la crainte quun jour tel criminel particulièrement sadique ne nous rende, même si cest pour son seul cas, partisans de la peine de mort. Respecter lhumanité, cest donc garder la conscience quun jour nous pourrons céder sur la distinction de lhumain et dès lors considérer lun des humains comme un individu nuisible dont il faut indubitablement se débarrasser (et certes, certains criminels sont définitivement irrécupérables). Dire que nous respectons lhumanité, cest dire que nous craignons lépreuve que constituerait pour nous la connaissance précise de certains crimes, parce que nous ne sommes pas sûrs que cette connaissance ne nous poussera pas à céder sur la distinction, à nous conduire comme des esclaves cest-à-dire comme des gens pour qui cest le service des biens qui compte auquel cas en effet lhumanité ne sera plus quun espèce vivante parmi dautres, simplement spécifiée par la nécessité de se gérer elle-même (et dans des cas extrêmes, lélimination dun irrécupérable peut être la moins mauvaise des solutions).
La question de la crainte filiale nest donc pas cantonnée à lordre de la « crainte de Dieu », mais elle concerne tout objet de respect, quil sagisse dune personne singulière quon craint toujours doffenser en effectuant linconsistance de sa distinction, ou quil sagisse de lhumanité quon a toujours les meilleures raisons de ramener à ce quelle est, puisquelle nest pas autre chose la vérité nétant pas une sorte de réalité, autrement dit la distinction nétant pas une sorte de différence. Les choses quon respecte (la loi, les uvres ) relèvent de la même nécessité : la crainte filiale se motive alors de ce que la loi peut être rabattue sur la règle, de ce que le génie peut être renvoyé à lintériorisation dune situation particulière, de ce que les distinctions peuvent être déniées ou remplacées par des différences. A chaque fois, il ny a aura rien à objecter, sauf que nous aurons cédé sur la responsabilité pour le vrai. Voilà : cest exactement cela, loffense.
Quand la doctrine thomiste nous parle de la charité qui nous « connaturalise » à Dieu, il sagit, selon moi, de limpossibilité que loffense faite à Dieu (alors quen réalité rien ne saurait offenser un être tout puissant et infini) ne soit pas en même temps une trahison que nous faisons de nous-mêmes, non pas quant à notre réalité mais quant à notre statut de responsables de la vérité et par conséquent de responsables, dans notre respect, de la distinction divine.
La « crainte filiale », parce quelle est originellement crainte doffenser, est faite de ce paradoxe réflexif que notre responsabilité soit le lieu naturel de la distinction de ce que nous respectons ce quon peut appeler « responsabilité pour la vérité ». Et bien sûr, dans le contexte que nous utilisons comme paradigme, on peut dire que si nous cédons sur la distinction, alors nous sommes absolument séparés du « vrai » Dieu, puisquil ny a plus quune puissance redoutable là où le vrai Dieu ne peut plus être craint (il y a toutes les raisons de le redouter, donc aucune de le craindre).Voilà, je crois, en quel sens on peut dire que la « crainte filiale » est crainte du péché et donc en quel sens le péché est une « offense » à Dieu.
Je rassemblerai donc lenseignement de
cette notion en disant il ny a pas de différence entre respecter et craindre
doffenser, cest-à-dire de céder sur la distinction.
Dans la vie concrète, céder sur la distinction, autrement dit se trahir soi-même comme sujet de léthique et jouir de cette trahison (ce qui rendrait compte, dans le contexte religieux, de la positivité du péché), cela sappelle la vulgarité (qui est donc essentielle réflexive : à mon avis, elle ne consiste pas du tout à jouir, mais à jouir de jouir) ; et la vulgarité est toujours offensante, quand même elle serait le fait dune personne aperçue de loin ou, dans les traces quelle a laissées, morte depuis des années ou même des siècles, voire quand elle est le fait dune personne inexistante (cas des personnages fictifs, qui peuvent être vulgaires Homais, par exemple).
Nous avons compris en quel sens la
« crainte filiale » était le premier moment du respect, et en quel sens celui-ci était toujours crainte doffenser.
Nous avons vu que loffense nétait intelligible quà travers la
nécessité de considérer la distinction comme le seul objet possible du respect
la distinction, cest-à-dire limpossibilité éthique que la réalité soit ce
qui compte (laquelle impossibilité sappelle dès lors vérité), sachant quil
ny a rien dautre que la réalité. Lobjet du respect est donc toujours
quelque chose dont la réalité ne compte pas, quelle que soit cette réalité, parce que
cet objet est vrai et quon nomme précisément vrai cela dont la réalité ne
compte pas (par exemple un vrai billet de banque, par ailleurs identique à un faux qui
aurait été parfaitement imité). Nous avons également compris que le sujet du respect
devait sentendre à partir de ce que jai appelé « responsabilité pour
la vérité » (si le faux est parfaitement imité, autrement dit si elle nest
pas une différence, la distinction du vrai ne dépend que de moi). Et certes, chacun sait
que le respect est comme une sorte dengagement ou de mission : quand nous
rencontrons quelquun ou quelque chose qui nous inspire du respect, tout se passe
pour nous comme si nous avions à nous montrer à la hauteur de notre propre sentiment,
comme sil fallait en quelque sorte maintenir la distinction dans notre
reconnaissance, et ainsi la distinction de notre reconnaissance, qui nest dès lors
plus une simple aperception
Limpossibilité que la reconnaissance soit aperception, voilà ce quon peut nommer « crainte », à mon avis ce terme impliquant la « responsabilité pour la vérité », cest-à-dire la conscience que lobjet de la reconnaissance ne diffère finalement en rien de celui de laperception.
Quand je dis que la crainte est le premier moment du respect, cest pour dire quil appartient à lessence de celui-ci que ce maintien naille pas de soi, puisquil ny a jamais de raisons de respecter, au sens où les raisons que nous avons de respecter (par exemple la dignité de la personne humaine) peuvent toujours être établies comme inconsistantes (lhumanité est seulement lespèce naturelle la plus compliquée, et tout le reste nest quidéologie).
La vérité conceptuelle du respect réside ainsi dans la distinction de la distinction et de la différence quen termes subjectifs il faut donc nommer « responsabilité pour la vérité ». Linconsistance de la vérité (autrement dit limpossibilité de considérer la distinction comme une sorte de différence) impose que nous maintenions comme à bout de bras lobjet du respect (par exemple le vrai billet de banque, à côté du faux parfaitement imité) et que nous en décidions en décidant de nous-mêmes.
Cest cette décision qui est la question de loffense ou, si lon considère les choses dun point de vue religieux, rend compte du péché comme désastre spirituel.
Offenser est toujours un tel désastre : cela avère quen effet il ny avait pas de différence entre la réalité et la vérité, et que la seule crainte à prendre en compte est la crainte servile parce quil ny a rien dautre à considérer que le service des biens. Le dés-astre, si lon veut prendre ce terme à la lettre, est donc constitué par la perte de la distinction qui faisait la vérité à lencontre de luniverselle réalité : il ny a plus que lindéfini renouvellement des moyens qui prescrit à lhomme lui-même son mode dêtre (ne surtout pas se poser la question des fins), autrement dit sa « servilité ». Lesclave ne voit rien dautre que le service des biens, parce quen effet il ny a rien dautre quand rien (que soi-même) ne compte : il ny a pas de fins qui ne réclament encore dêtre justifiées, de sorte quon peut nommer « vie » lindéfini renvoi des moyens les uns aux autres. Respecter, au contraire, cest poser que quelquun ou quelque chose compte et par là même cest récuser la « servilité » cest-à-dire le service des biens. Non pas quil y ait réellement des fins (lesquelles relèveraient alors de limposture des idéaux) et que les esclaves aient tort. Certes il ny a rien dautre, sinon une question celle que nous sommes pour nous-mêmes quon peut figurer ici par lalternative de la crainte servile (le service des biens, lordre des choix) et de la crainte filiale (la question de la marque, de lorigine, et celle de la vérité de ce quon pourra signer). Je dirai que cette alternative oppose deux questions : celle de savoir ce que je suis, et celle de savoir qui je suis la seconde, qui renvoie au sujet capable de reconnaître le vrai autrement dit de respecter, sentendant à travers limpossibilité que le service des biens soit jamais ce qui compte.
Réflexivement, il est donc possible de définir le respect comme un « esprit de pauvreté », si lon entend par là le contraire de la servilité pour laquelle ne compte que ce qui importe cest-à-dire le service des biens. Lesprit de pauvreté, cest tout simplement que le service des biens ne soit pas ce qui compte. Et certes, en dehors de cet esprit, le respect est absolument impossible, puisquil concerne la distinction et par là linstauration du vrai (par exemple le fait que lanimalité humaine ne compte pas, ou que la puissance divine ne compte pas), alors que la servilité est exhaustivement définie de sen tenir à ce qui importe, en quoi consiste concrètement le bannissement du vrai.
Bannir le vrai, cest offenser, et réciproquement. Le respect est la conscience de la constante possibilité doffenser cest-à-dire de trivialiser.
Lalternative est finalement celle de la vie et de lexistence, du trivial et du vrai. Jamais le vrai nest trivial, jamais le trivial nest vrai et il faut appeler « crainte » le premier moment du respect parce quil est dabord la conscience que la question de la vérité nest pas une question de métaphysique mais exclusivement une question déthique.
Léthique soppose à la métaphysique comme labsence de raisons soppose à la réalité des raisons (donc au règne du savoir) : pour la réflexion et le service des biens, il y a toutes sortes de raisons davoir des égards (toutes sortes de choses sont très importantes) mais il ny a pas de raisons de respecter (rien ne compte).
Je voudrais vous avoir montré que la question de la crainte est celle dune butée à cette évidence originellement servile de la métaphysique. La question du respect que nous allons continuer à développer est celle de ce que cela implique.
Je vous remercie de votre attention.
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