La « crainte servile »
Dabord, je voudrais présenter mes vux de bonne année à tous les habitués de ce cours (aux autres aussi), en plus de leur adresser mes remerciements pour leur fidélité souvent très indulgente.
Nous sommes en 2001, signifiant que Kubrick en 1968, seule année où il était possible de le faire a rendu prophétique, laissant derrière nous lan 2000 qui signifiait « science-fiction » et qui vit apparaître le premier vrai robot de compagnie (le chien Aïbo de Sony). Peut-être cette conjoncture implique-t-elle un souhait concernant la pérennité de lhumanité ? à moins que nous ne le dérivions vers ce qui compte, au-delà delle, et quon peut nommer le « souci de lâme » On peut imaginer quil soit repris, plus tard. Le souhaiter, en tout cas.
Souhaitons aussi, en voyant se clore au calendrier un siècle de grande confusion, ne jamais oublier que ce qui compte nest pas ce qui importe, et inversement ne jamais croire quil puisse être autre chose un objet spécial dont on pourrait sautoriser pour avoir plus raison que les autres dans la vie commune.
Que les temps à venir nous gardent de la misère du trivial, et que nous nous gardions nous-mêmes de limposture du sublime.
Tels sont les vux que jexprimerai pour nous tous au commencement de cette année, qui rivalise déjà avec elle-même de promesse et deffroi.
Pour cette séance et la suivante qui seront consacrées à la crainte, je reprendrai la distinction de la « crainte servile » et de la « crainte filiale » que fait Saint Thomas. Je vous avais recommandé la lecture dun cours synthétique sur cette question qui porte le numéro 19 dans la Somme Théologique (IIa-IIae). Il ne dispense évidemment pas de lire le texte lui-même (disponible à ladresse suivante : www.tradere.org/biblio/thomas). Je me réfèrerai implicitement à celui-ci, non pas pour me livrer à quelque besogne historienne mais pour en faire la base dune interrogation qui, ne loublions pas, concerne toujours la question du respect. En effet respecter, cest déjà craindre « filialement », si lon peut dire, et Saint Thomas nous apprend que cette crainte nest elle-même intelligible quà lencontre dune autre, quil appelle « servile » et quil faut donc dabord préciser. Bref, je poursuis ma réflexion sur la crainte en mettant laccent aujourd'hui sur sa dimension « servile », réservant lexamen de sa dimension « filiale » à la prochaine séance.
Sur la crainte, je crois avoir dit le principal en rapportant ce sentiment à lirrécusable, tel que la littérature en assure la position dès lors que par « littérature » cest toujours dune manière ou dune autre le discours dun sujet marqué quon entend, et quon nest marqué quà être causé dans la vérité. La vérité, bien sûr, soppose à la réalité comme ce qui compte soppose à ce qui importe. Le respect, dont la crainte est le premier moment, est par conséquent rapport à la vérité comme telle, autrement dit rapport à ce qui spécifiquement causé par ce qui compte. Dailleurs, je crois quon pourrait définir suffisamment le respect en disant quil est la reconnaissance du vrai. Reconnaissance doit sentendre en son double sens, juridique et sentimental, puisque le respect est à la fois un commandement et un sentiment, et que le vrai est sujet de sa propre donation. Car éprouver du respect, cest reconnaître une distinction, mais cest aussi éprouver de la reconnaissance de ce que cette distinction nous ait été donnée.
Maintenant que nous savons ce quil en est, pour lessentiel, de la « crainte de Dieu », je propose que nous revenions rapidement sur la doctrine de Saint Thomas. Cest bien plus intéressant, finalement, que de lavoir étudiée au début, parce que nous avons maintenant les moyens de dialoguer avec elle et aussi le moyen de lui imposer explicitement la distinction entre craindre et redouter qui me semble constituer le principe cette doctrine, mais seulement de manière implicite, ce qui nest pas sans risquer de conduire à certaines confusions (par exemple quand il sagit de savoir si la « crainte servile » est compatible avec la « charité »).
Langle de lecture qui simpose, à mon avis, consiste à définir la doctrine thomiste de la crainte comme doctrine de la distinction entre ce qui compte et ce qui importe. Il y a une crainte qui est une crainte non vraie, parce quelle concerne Dieu en tant quil importe et ce Dieu, la doctrine nous dit que cest un dieu pour esclaves puisquelle nomme « servile » la crainte dont il est spécifiquement lobjet et dautre part il y a une crainte que jappellerai vraie parce quelle concerne Dieu en tant quil compte un Dieu qui renverrait essentiellement à un sujet qui ne soit plus un esclave mais un fils (bien entendu, il sagit toujours du père et du fils : la psychanalyse a montré quen matière de religion, les femmes ne comptent jamais !).
Depuis cette doctrine, nous sommes donc en mesure de dégager une définition de lesclavage et de la filialité comme répondant à la distinction de ce qui importe et de ce qui compte : y est indiqué quun esclave est un sujet constitué de se rapporter à ce qui importe, alors quun fils est un sujet constitué de se rapporter à ce qui compte. Apport précieux, par conséquent, si la question de la crainte doit être abordée dans sa dimension subjective.
Jai essayé de radicaliser cette distinction, que nous voyons fonctionner dans cette question de la Somme Théologique : daprès ce que nous avons vu, le Dieu dont la « crainte » inspire nécessairement le respect, ce nest pas un quelconque Dieu à lexistence de quoi il faudrait croire et à la volonté de qui il faudrait se soumettre pour notre bien, mais cest le vrai Dieu, la crainte ne sentendant précisément que de cette distinction. Le Dieu que Victor Hugo reconnaît à Waterloo, ce nest pas un maître auquel notre intérêt bien compris serait de nous soumettre : comme vérité, la littérature sentend toujours en exclusion de toute trivialité, même de second degré (celle des intérêts dits « spirituels »). Or y a-t-il un Dieu qui corresponde à ce que dit Victor Hugo de lirrécusable à Waterloo ? Vous voyez bien que la question na aucun sens. Et cest justement de ce quune telle question nait aucun sens que la notion même de crainte de Dieu, à mon avis, est expressément constituée. Eh bien, je crois que cest précisément ce que dit Saint Thomas, sauf que cest un métaphysicien cest-à-dire quil reste enfermé dans la nécessité de croire et dimposer. Mais la distinction de la « crainte servile » et de la « crainte filiale » quil présente recouvre la distinction de ce qui importe et de ce qui compte, autrement dit celle de la réalité telle que le savoir la donne et de la vérité qui, elle, sentend toujours à lencontre du savoir. Si nous reprenons la critique de la métaphysique telle que je vous lai présentée, nous pouvons dire que le Dieu de la « crainte filiale » na pas besoin dexister et que Saint Thomas, comme philosophe (que je distingue du métaphysicien) nest pas sans le savoir. Cest le Dieu des esclaves, justement entés sur le besoin, qui doit exister, mais pas le vrai Dieu. Lesclave ne peut pas saisir quil y ait une distinction entre vérité et réalité, et par conséquent le « vrai » Dieu sera forcément pour lui un Dieu existant effectivement : une puissance, un être à redouter. Un vrai maître ne peut pas ne pas être un maître réel. Mais le vrai père nest pas nécessairement le père réel et surtout le vrai père est toujours un père inexistant (cest le père mort). Lesclave a donc besoin que son Dieu existe, mais pas le fils. Et contre la dimension métaphysique du thomisme (mais conformément à sa dimension philosophique), nous pouvons parler dun Dieu qui soit épuisé par la vérité dont le « fils » devient capable, justement de nêtre pas un esclave : de craindre Dieu, et non pas de le redouter. La doctrine thomiste de la distinction peut ainsi être lue comme doctrine expresse de la vérité.
Quand on distingue, il faut dire quil ny a de crainte que du vrai Dieu, lequel, contrairement à celui quon redoute, na pas besoin dexister. La crainte, quand on ne la confond pas avec le fait de redouter (les mots thomistes ne diffèrent pas craindre et redouter mais la doctrine distingue lesclave et le fils, ce qui revient au même) sentend dans une problématique de la vérité, et vous savez que ma thèse est de dire que cest à la littérature quil revient de dire le vrai comme tel cest-à-dire précisément ce qui na pas besoin dexister ce qui na pas avec lexistence, contrairement à ce quil en est dune manière générale de lesclave, un rapport de besoin. Le contraire dun esclave, cest par exemple Victor Hugo : à Waterloo, il sait reconnaître le vrai Dieu.
Dès lors si nous sommes attentifs à ne pas confondre craindre et redouter, nous voyons la distinction du Dieu réel (celui des esclaves) et du vrai Dieu (celui de la filialité) simposer.
Il sagit maintenant de comprendre lopposition entre la crainte « servile » et la crainte « filiale » à la lumière de ce que nous avons appris et qui nous éclaire également sur la troisième sorte de crainte, dite « commençante », qui est le passage de la première à la seconde, cest-à-dire, apercevons-nous maintenant, labandon progressif du Dieu qui importe et qui est par conséquent redoutable (car il peut importer des « peines » dans notre vie !) au profit du vrai Dieu, celui qui compte.
Que la « crainte servile » ne soit pas du tout une crainte, cest ce quon aperçoit tout de suite en reconnaissant quelle porte sur un objet dont on redoute la perte ou la séparation, que cet objet soit par ailleurs réel (Dieu) ou illusoire (les réalités mondaines). Elle consiste à redouter la peine comme son mal ; elle est donc inspirée par lamour de soi. Elle consiste aussi (cela revient au même) à redouter la perte des biens auxquels on est attaché (de sorte quon peut aussi la définir par lattachement à ces biens), ou redouter les punitions que Dieu ne manquera certes pas de nous infliger si nous lui désobéissons. Quen est-il subjectivement de cette soi-disant « crainte » (en réalité : redouter) et de sa reconnaissance ?
En relève la « crainte mondaine » qui consiste à redouter la perte dun bien, quon peut dès lors préférer à Dieu. Dans cette perspective, vous apercevez que Dieu est mis sur le même plan que les biens auxquels notre choix forcerait à renoncer, puisque précisément il sagirait de choisir.
Celui qui « craint » en ce sens est rivé aux nécessités du monde et naperçoit pas la trivialité de son attitude, qui consiste toujours à choisir le meilleur (je rappelle que « trivial » renvoie dabord à lidée de ce quon ne saurait contester tellement cela va de soi). En quoi nous sommes bien dans lordre « servile », si lesclave est cette figure idéale dun être entièrement rivé, dans ses préoccupations, à la vie cest-à-dire à lhorizon des biens. Celui qui choisit Dieu parce quil est plus intelligent et plus prévoyant que celui qui choisit les prestiges du monde est bien un esclave car il fait de Dieu une autre trivialité : un autre bien dont la question est seulement de savoir sil est plus grand ou plus petit que ceux auxquels son camarade na pas su ou voulu renoncer.
Mais je le demande : est-ce que le plus trivial de tous nest pas celui qui met en garde contre la possibilité du mauvais choix, dès lors quil assure dans sa position réflexive la notion même de choix qui, au simple niveau de la vie (horizon des biens) va toujours déjà de soi ? Sur le fond cest celui qui dénonce lerreur de faire le mauvais choix qui senferre dans la trivialité. Ou plus exactement dans le sordide, si lon fait de cette catégorie la réflexion du trivial (est triviale toute nécessité inhérente à la vie, par exemple manger ou gagner de largent ; est sordide la décision quil ne doit surtout pas y avoir autre chose qui puisse dune manière ou dune autre donner sens à la vie).
Ainsi lesclave nest pas le simple vivant, qui ne peut pas ne pas être dans lhorizon des choix cest-à-dire du meilleur pour lui tel quil a la possibilité de lapercevoir, puisque cette aperception est simplement la réalité subjective du fait dêtre vivant (vivre et vouloir le meilleur pour soi sont le même) : cest celui qui veut expressément quon en reste à la nécessité vitale. Autrement dit, lesclavage nest pas une situation objective (par exemple celle dun captif dans lAntiquité ou celle dune personne dépendante), cest une décision subjective : est esclave celui qui refuse expressément que la vie, ordre des biens, ne soit pas le seul horizon de sa pensée, celui qui refuse de sortir de lordre des moyens, dont on ne se demandera dès lors surtout pas de quoi ils sont les moyens. Il y a donc un Dieu fait pour les esclaves, parce quil est un bien, le bien suprême (mais pour quelle vie ? voilà ce quon est esclave de ne pas demander). Bref est esclave celui qui a pour vérité suffisante dêtre mondain alors même quil peut opposer la réalité du bien suprême à celle des prestiges du monde.
Dans la « crainte servile », finalement, la distinction entre les prestiges du monde et Dieu ne compte pas, même si elle est très importante (puisque celui qui choisit les prestiges du monde fait une moins bonne affaire), lessentiel étant à chaque fois quon continue de mener une vie desclave cest-à-dire triviale (et la définition de la vie comme horizon des biens est triviale).
Pour cette raison, il faut nier quelle soit « compatible avec la charité », que je définirai tout au contraire par la nécessité que lautre compte. Et je ne vois pas comment on peut nommer autrement quimpiété lidée dun « droit amour surnaturel de convoitise de Dieu », selon une formule dont le caractère oxymorique laisse apercevoir le statut de dénégation. Car dans la convoitise (attitude exclusivement servile) cest uniquement lêtre qui convoite qui compte (la chose convoitée lui importe), et convoiter consiste, au moins en pensée, à dévier vers soi. Et comment nommer la décision que Dieu ne compte pas, sinon impiété ? Celui qui choisit Dieu est seulement plus malin, plus habile, cest-à-dire plus trivial et par conséquent plus impie que celui qui choisit un autre bien, moins important Le meilleur dans lordre servile, forcément, cest le plus esclave celui qui a le plus radicalement refusé sa propre dignité.
La trivialité de lâme rivée à la crainte « mondaine » est au principe de la crainte « servile », même quand son objet nest plus « mondain » : cest lattitude de celui qui est seul à compter pour lui-même, tout le reste (à commencer éventuellement par Dieu) nétant dès lors que plus ou moins important, parfois extrêmement important, pour lui. Celui pour qui Dieu est la chose la plus importante, autrement dit le plus grand des biens, est enfermé dans la crainte « servile » - de sorte quil nimporte finalement pas quil choisisse Dieu ou nimporte quel autre bien, puisque la question porte en fait sur lidée même du choix qui consiste toujours à opter pour ce qui nous semble être le meilleur, et non pas sur lobjet de ce choix (que le meilleur soit ceci ou cela importe mais ne compte pas : on veut tout simplement ce quil y a de mieux).
Retenons donc, dun point de vue plus général, la nécessité dappeler « servile » une crainte dans laquelle cest le sujet lui-même qui compte.
La crainte servile est donc celle qui est liée à lidée quil y aurait à choisir, autrement dit à la question des biens. Un bien, cest une chose qui importe. Et le premier des biens est celui qui importe le plus.
Disons-le autrement : cette notion de « crainte servile » na pas dautre signification que la nécessité que ce qui compte ne compte pas. Ainsi convient-il que Dieu soit la chose la plus importante en quoi il est bien un Dieu desclave, dans ce contexte, si lon nomme esclave celui qui est le seul à compter pour lui-même, celui pour qui rien ni personne dautre ne comptera jamais, celui qui a décidé que cétait le fait de sa vie et non sa vérité qui devait seul compter, celui qui sest donné un maître pour avoir la jouissance de le haïr.
Esclave soppose, comme on la toujours su sans avoir besoin de recourir à létymologie ni davoir lu Descartes, à généreux : est généreux (le contraire dun esclave, donc) celui pour qui ce sont les autres qui comptent (ce qui ne lempêche pas éventuellement dêtre quelquun dimportant, par exemple un prince).
La notion de vérité relève expressément de la générosité, puisque dans la vérité cest le vrai (et non pas le sujet) qui compte. Heidegger le rappelle, quand il parle de la liberté comme « laisser être ». Impossible par conséquent dêtre libre autrement que dans la reconnaissance quon ne compte pas dans la nécessité quapparaisse ce qui apparaît. En quoi la liberté est exclusive de la réflexion qui est linstitution même de la nécessité transcendantale cest-à-dire de la nécessité que ce soit le sujet qui compte dans lapparaître du phénomène. Cest par là même une des raisons qui font que la suprême liberté est la création (et certes, quand on est enfermé dans la doctrine réflexive, on ne peut attribuer le génie quà la « nature »), puisque dans lacte de créer cest luvre qui compte (on nest créateur quà récuser toute velléité dexpression : dans lexpression cest lexprimé qui compte). Toute création est généreuse, parce que la création est le don non seulement de lêtre mais de la vérité à ce qui, dès lors, en devient vraiment le sujet. Dans la création, on donne en plus de lêtre et de la vérité la donation elle-même : il faut appeler « uvre » la chose qui est sujet de sa propre donation (elle gouverne sa manifestation, elle sert de mesure au regard qui se pose sur elle), et elle ne peut lêtre quà avoir été autorisée à lêtre, dans une donation qui, dêtre purement juridique (cest la notion objective du génie : ce ne sont pas les qualités du tableau, par exemple, qui compte, mais la signature du peintre) ne consiste en rien et ne relève par conséquent pas de lexpression (raison pour laquelle le cadre de cette question nest pas une problématique de la trace mais de la marque).
Quelle différence entre la générosité et la charité, alors ? Je dirai que celle-ci procède de lautre dans son malheur ou dans sa misère, alors que la générosité procède de soi dans la conscience propre de soi-même comme capable de vérité, justement. Cest le mendiant, par exemple, qui appelle à la charité ou, plus généralement, le prochain en tant que cest lui qui compte et non pas soi-même, alors que cest au contraire la conscience quon a de sa propre liberté entendue comme limpossibilité éthique (et non pas morale ni existentielle ni bien sûr psychologique) dêtre un esclave, qui cause la conduite généreuse.
Concrètement, je rassemblerai mon idée en disant que la générosité est limpossibilité éthique que ce qui importe (forcément pour soi) puisse jamais compter.
Cela dit, la notion me semble problématique quand à la possibilité quon la considère en première personne. Je ne vois pas comment on peut être généreux en première personne, puisquun homme généreux, par exemple, sera mû par lindignation et nullement par la conscience quil a de sa propre liberté non pas au sens métaphysique mais au sens éthique, cest-à-dire comme impossibilité de la servilité. Cest nous, de lextérieur, qui reconnaissons ce que je viens de dire pour la signification de ses actes et de ses sentiments, et qui donnons raison à Descartes sur ce point : nous appelons généreuse une personne qui ne peut pas relever de la « crainte servile ».
La générosité est donc problématique à la fois parce quelle est impossible en première personne (le généreux nest pas mû par la générosité mais par lindignation ou par lamour) et parce quelle est exclusivement de nature négative (cest limpossibilité quasiment physique puisque léthique est toujours extérieure à la conscience de considérer que ses propres intérêts puissent jamais compter).
Et doù vient ce caractère problématique ? Je vous le dis : elle vient de notre idiosyncrasie métaphysique (comprendre plutôt que penser), à nous qui sommes habitués à considérer la vérité comme une nouvelle sorte de réalité (une réalité supérieure quand on en fait laccomplissement dune chose, une réalité ajoutée quand on en fait un savoir ou une représentation). Mais la vérité nest pas autre chose que la réalité ! Cest simplement que la réalité importe mais ne compte pas. Dès lors la générosité apparaît comme la disposition de celui qui est au service du vrai (la vraie générosité : donner dabord la donation elle-même, sinon ce nest pas donner mais vendre), une disposition exclusivement négative comme je viens de dire. La noblesse ne consiste pas à être supérieur, donc arrogant, mais au contraire à nêtre pas inférieur à une nécessité qui, dêtre celle de lorigine qui a sa propre impossibilité pour réalité, est sans positivité. En quoi il sagit de distinction : la notion de générosité renvoie à celle de lorigine cest-à-dire à limpossibilité, qui nest pas factuelle mais éthique, dêtre nimporte qui.
Le génie, dont la notion est strictement corrélative de celle de vérité, cest simplement pour chacun limpossibilité quil soit nimporte qui (cest pourquoi, comme je lai souvent dit, la question nest pas de comprendre comment il se fait quil y a des génies Picasso, Sartre, etc cest-à-dire des gens qui nont pas cédé sur leur réalité de première personne pour eux-mêmes, mais comment il se fait que tout le monde ne le soit pas). Le génie, cest simplement la générosité comme vérité et non pas comme réalité : la vraie générosité, en somme : celle qui consiste à donner la donation elle-même.
La question de la générosité est par conséquent la question qui et cest pourquoi il faut accorder à Descartes quil sagit bien là de la conscience personnelle : qui suis-je donc, si je laisse faire cette injustice ? Ce nest pas la même que la question morale qui ouvre sur un savoir (que suis-je donc, si je laisse faire cette injustice ? un salaud !), bien quelle ne soit pas une autre question. Extériorité au savoir donc. Bref, la générosité est donc une distinction ; elle est même le paradigme de la distinction, dans son acception subjective.
Quand on rencontre une personne généreuse, il est impossible de ne pas être saisi de respect, puisque cest toujours le distingué en tant que tel (autre nom du vrai : cela dont la réalité ne compte pas puisquelle est décidée ou encore signée) qui suscite ce sentiment.
Je parlais de la prière, lautre jour, notamment pour reprocher à Kant davoir méconnu cette notion qui, adressée à un être omniscient, ne pourrait jamais consister quen demande et en « souhait ». Assumons cette notion, puisque nous sommes dans le cadre dun modèle religieux, et je poursuivrai ainsi, en complément de ce que je viens de dire sur la générosité qui en est pour ainsi dire la traduction morale, mon introduction à la « crainte filiale » proprement dite, que jétudierai la semaine prochaine.
Je dirai que rien nest moins « servile » que la prière, si vous maccordez quen elle cest Dieu (donc aussi le prochain) qui compte et non pas nous (nos besoins dêtre guéris, aimés, socialement placés, consolés, sauvés de la mort et de je ne sais quoi dautre). Peut-être lessentiel de la prière consiste-t-il justement à ne pas compter. Cest pourquoi dailleurs lamour est prière. Tout le monde le sait.
Kant, penseur de la réflexion, confond le vrai Dieu avec le Dieu à la réalité duquel certains croient, avec ou sans raisons (y compris morales). Autrement dit, il confond craindre et redouter car sil ny a pas de Dieu, cela ne change certes rien à la nécessité du devoir, mais alors rien na plus de sens ; et cest de ce péril quil sagit pour lui ! Il doit forcément enfermer la prière dans lhorizon de la « crainte servile ».
Nous qui réfléchissons sur la réflexion, nous apprenons à ne plus confondre craindre et redouter. Pour être très concret, je dirai ainsi que la phrase de Victor Hugo que jai recopiée lautre jour était une prière : elle consistait à reconnaître Dieu là où il était en vérité, et à se mettre à lordre et à la mesure de cette reconnaissance en quoi consiste la prière à strictement parler. Il sagit dun ordre qui ne consiste pas à se soumettre à une réalité préalable (ce que fait lhistorien qui doit établir autant que possible tous les facteurs de la défaite de Waterloo), mais bien au contraire dun ordre qui soit celui de la marque lordre de celui qui a précisément pour vérité davoir été marqué par la vérité. Dans lirrécusable de tout ce qui arrive, on reconnaît la marque de Dieu, et par là on est dans la vérité. Je ne vois aucune objection à nommer « prière » cette position subjective de reconnaissance, dont le principe est la corrélation de la marque et de la vérité.
Se tenir exactement là où lon est marqué par Dieu, et lappréhender depuis cette marque, voilà donc ce que cest que prier dès lors que la marque nest pas à son tour confondue avec la trace (elle est ce qui cause la vérité de la pensée, et nullement leffet dautre chose). On ne peut prier que le vrai Dieu qui, dès lors que la marque nest pas une trace, na nul besoin dexister pour nous avoir marqué. Par exemple on peut avoir été marqué par la dimension dirrécusable de ce qui est arrivé à Waterloo, et rien ne serait plus absurde que la conversion de cette marque en croyance dogmatique : si ce nest pas celui qui prie qui compte dans la prière, autrement dit si lidée de prière exclut absolument toute servilité, alors elle concerne le vrai Dieu, celui dont on na pas besoin quil existe.
Je crois avoir lu un vers dAragon, qui parle « des hommes qui ne savent plus prier ». On peut imaginer des hommes entièrement happés par les nécessités mondaines, des hommes qui ne se demandent jamais au service de quelle fin ils accumulent les moyens parce quils sont eux-mêmes devenus des moyens : rien ne compte mais tout importe plus ou moins. Je crois quon peut interpréter ainsi lidée de ne plus savoir prier et quon peut la ramener à la confusion entre craindre et redouter. Cest simplement lidée de servilité, telle quon peut la reconnaître dans la figure omniprésente des « derniers hommes » décrits par Nietzsche.
Si je rapporte cette question à notre horizon général (précisément : les « derniers hommes » ne cessent de « cligner de lil » : ils ne respectent rien parce quils ne sont plus dupes de rien, en ce sens quils ont compris quaucune réalité nexistait au-dessus deux), je soulignerai que la prière, qui dès lors est la réflexion de la crainte, est engagée dans le respect : celui à distance de qui on reste parce quon a reconnu en lui quil était un « vrai » alors que nous ne sommes que notre propre réalité, quand on lui parle, on lui « adresse une prière ». Nous le disons même dans la vie sociale quand il sagit des respects semblés, ceux qui sadressent aux « supérieurs » ; et inversement lesdits « supérieurs » affectent généralement de respecter leurs subordonnés : sauf dans des cas très particuliers, la politesse interdit quon enjoigne quoi que ce soit, même quand la demande concerne des nécessités auxquels il nest en réalité pas question de tolérer quon porte atteinte : on « prie » les uns et les autres de bien vouloir faire ce quils doivent faire.
Limpossibilité de séparer le respect de la prière, autrement dit limpossibilité de séparer la reconnaissance de la distinction (ceux qui nous inspirent du respect se distinguent des autres humains, lhumanité quon respecte en nimporte qui se distingue des autres espèces, etc ) dune réflexion qui soit toujours celle de la crainte (le distingué, on se maintient en distance de lui puisquil est impossible de nêtre pas réel, en première personne), cest ce que nous ne pouvions apercevoir quen réfléchissant sur cette « crainte servile » dont la doctrine thomiste nous donne la notion.
Jinterromps ici le premier moment du dialogue que nous sommes en mesure dengager avec la doctrine thomiste. La prochaine fois, nous poursuivrons notre réflexion sur la notion de « crainte filiale ».
Je vous remercie de votre attention.
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