La crainte de Dieu (3) la notion dirrécusable
Mon projet global est de penser la signification du respect, comme vous savez. Le respect, cest dabord de la crainte. Et la crainte se donne paradigmatiquement à penser comme crainte de Dieu. Non pas quil faille croire en Dieu pour le reconnaître comme objet de crainte, mais il faut admettre lobjet paradigmatique de la crainte pour la penser. Doù la nécessité de ces développements qui ne sont théologiques quen apparence.
Le Dieu quon craint, ce nest pas celui quon redoute : cest le " vrai " Dieu reconnu comme tel, à lencontre de la puissance à laquelle il est par ailleurs identique. On se réfère donc au discours qui dit ce quil est vraiment, par opposition à celui, métaphysique ou théologique, disant ce quil est réellement. La crainte, parce quon refuse de la confondre avec lattitude de celui qui redoute, impose donc la référence à la littérature. Impossible de parler de la crainte sans dune certaine manière penser la littérature, puisque cest toujours une réalité de " nature " littéraire quon craint et que le dénier revient à vouloir confondre craindre et redouter.
Le Dieu quil faut appeler " vrai ", par opposition au Dieu quon peut redouter (et qui est par ailleurs le même), cest nécessairement le Dieu de lécriture. Nous lavons en quelque sorte rencontré dans une citation de Victor Hugo que jai empruntée à un texte dUmberto Eco intitulé sur quelques fonctions de la littérature. Je nai pas choisi cette référence totalement par hasard (encore quil bien fallu que le texte me tombe sous les yeux) parmi tous les textes réflexifs qui sont consacrés à la littérature : celui-ci mest particulièrement précieux parce quil met laccent sur laspect " destinal " des réalités littéraires. Or la crainte renvoie à quelque chose qui est nécessairement de cet ordre, et nous reconnaissons tous dans le " frisson du destin " dont nous parle Eco à propos de la mort du prince André ou de lissue la bataille de Waterloo, quelque chose qui correspond intuitivement à lidée que nous avons quand nous parlons de la crainte de Dieu. Cest cette correspondance, à mon avis décisive pour éclairer la notion de crainte, que je voudrais développer. Or elle a pour enjeu une notion très particulière, celle de lirrécusable. La littérature, nous dit Eco, a dune certaine manière la mission de nous faire reconnaître, même dans un monde purement fictionnel qui semble totalement asservi au bon vouloir de lauteur, quil y a de lirrécusable. Et par conséquent, dirai-je, elle nous fait reconnaître quon naccède au statut dauteur quà la condition quon renonce à toute éventualité de " bon vouloir ". Cest dailleurs ce qui permet de reconnaître quun texte est littéraire, ce renoncement : quil ne sy agisse aucunement de ce que lauteur a voulu dire, des personnages quil a voulu nous présenter, des situations quil a voulu développer. De ce renoncement, je parlerai de diverses manières : chaque fois quil sera question dautorité, puisque telle est la notion qui correspond au substantif " auteur ". Là où une autorité simpose qui nait rien dun " bon vouloir ", on peut parler dirrécusable. Et ma thèse daujourdhui est quelle suscite alors une " crainte ", dont on peut imaginer quelle prenne Dieu pour sujet : non pas un Dieu redoutable cest-à-dire auquel on pourrait reprocher quelque chose (par exemple de navoir pas fait gagner les Français à Waterloo), mais bien au contraire ce Dieu dont Victor Hugo nous disait à sa façon quil était en cause dans limpossibilité que les choses ne suivent pas leur cours. Bref, la question de la crainte de Dieu apparaît ici comme une première approche de la question de lautorité (par opposition à la puissance que Dieu aurait pu manifester en infléchissant le cours des choses), celle-là même dont le respect est toujours la reconnaissance.
Je vais donc explorer aujourdhui la notion de lirrécusable parce que cest une de celles qui permettent de penser ce que cest quun auteur, et que cest en comprenant ce quest un auteur quon peut penser lautorité, donc le respect qui en est la reconnaissance. Et nous progresserons dautre part dans notre intelligence de la " crainte de Dieu " - paradigme de la crainte en général.
Lirrécusable : ce qui décide
Sur le fond, la thèse que je veux en tirer est la suivante : la littérature dit lirrécusable en tant que tel, parce que lirrécusable est vrai. Pourquoi ? Parce quon appelle irrécusable cela qui fait que le savoir ne compte plus. Le moment de lirrécusable est donc moment de vérité : là où il est impossible de continuer à être un " en tant que ", autrement dit là où on ne peut plus sautoriser que de soi-même. Bref, ma thèse est que lirrécusable, dont la littérature est le dit comme tel (et donc, réflexivement, la constitution !) cause la liberté, si vous maccordez de définir cette dernière par la nécessité éthique de sautoriser de soi-même, à lencontre du savoir ou de la place dont on sautorise " par ailleurs ", cest-à-dire là où ça ne compte pas. Voilà lessentiel de la notion, à mon avis. Et si on la rapporte à la " crainte de Dieu ", cest quon reconnaît Dieu non pas comme une puissance mais au contraire comme une " autorité ", celle-là même dont " tout ", à commencer par les raisons qui dès lors ne comptent plus, relève. Mais si " tout " relève dune autorité et non pas dune cause même première (tout est causé, évidemment, mais cela ne compte pas), alors la question que chacun est pour lui-même apparaît enfin dans sa nudité : quand il ne sagit plus de parer aux difficultés comme nimporte qui aurait raison de le faire , cest de soi quil est vraiment questions. A mon avis, ceux qui " craignent " Dieu reconnaissent cette nécessité non pas dans une " volonté " dont il serait le sujet forcément capricieux (puisque rien ne peut obliger ni contraindre Dieu), mais bien au contraire dans la nécessité inéluctable des choses.
Il appartient à lirrécusable non pas de simplement composer la situation dans laquelle nous nous trouvons et par là de nous composer subjectivement, ce qui serait une position en quelque sorte sartrienne dans laquelle il ny a que des importances, mais au contraire de décider de nous. Car la crainte, à mon avis, concerne toujours quelque chose dont nous avons compris que, dune manière ou dune autre, elle décide de nous. Les gens qui nous inspirent du respect, je crois, présentent cette dimension de décision. Je sais que cest difficile à admettre, mais je maintiens quand même cette idée que dans le respect nous sommes en train de reconnaître quelque chose comme une décision qui nous concerne. Et on tremble toujours devant une décision qui se prend, quand elle nous concerne. Ce que je viens de dire permet de saisir en quel sens : ce qui impose le respect a toujours déjà décidé quil fallait que nous nous tenions au niveau de notre vérité, laquelle pourtant ne consiste en rien et nest pour cette raison pas tenable, puisque nous navons jamais que la possibilité de faire ce que nimporte qui aurait raison de faire à notre place.
Ce que nous respectons pourrait être figuré par ce torse dApollon dont parle Rilke et qui lui enjoint dadvenir à lui-même, par la formule de Kafka " Tu es la tâche ", et surtout, bien sûr, par la formule freudienne du " wo es war ". En fait, mon avis est que cette formule décide de tout : cest elle que nous reconnaissons en tout ce que nous respectons et cest par elle que nous sommes sujets à la crainte, et quil ne sagit pas dautre chose dans la " crainte de Dieu ". Lirrécusable, je crois, nous met au pied de cette formule, si vous me permettez une expression aussi alambiquée.
Pour linstant je dis que ce qui décide de nous, cest toujours quelque chose qui apparaît comme irrécusable, précisément parce que lirrécusable est ce devant quoi plus rien nest possible. Or lordre du possible, cest lordre dune autorité qui est celle du savoir ou de la place, bref de la médiocrité : cest quand plus rien nest possible quon voit qui chacun est vraiment. Le Dieu quon craint et dont jaffirme la " nature " littéraire (par exemple il est la nécessité de ce qui sest passé à Waterloo, bataille non pas platement réelle mais hugolienne), il apparaît comme cause quand le champ du possible est totalement épuisé, quand il ne sagit plus que de savoir qui lon est vraiment.
Mais prenons le temps dexaminer la notion pour elle-même.
La notion dirrécusable
Lirrécusable, forcément, cest ce quon ne peut récuser. Or on ne récuse que depuis un savoir ou depuis une place : on récuse une assertion dont on a des raisons de penser quelle est fausse, et un avocat peut récuser un juré qui lui donne limpression de ne pas être impartial. Récuser, cest mettre en avant un droit qui est le nôtre, dont la formulation la plus générale est bien sûr donnée par lidée de raison. On ne récuse jamais par caprice, mais seulement au nom de la raison, quelle renvoie au savoir ou au système des places.
Corrélativement, tout ce qui est récusable est suspendu et on peut dire quil lest en fin de compte dans la nécessité quil soit constitué, parce que cette nécessité se confond avec limpossibilité originelle de ne pas relever dune autorité que dès lors on qualifiera de souveraine. Pour la réalité quon se représente, le savoir est souverain (impossible daffirmer comme vrai ce quon sait être faux) et pour celle quon manipule, cest le système des places (par exemple il faut que je sois propriétaire et non locataire dun logement pour effectuer tel type de travaux). Rien nest au dessus du savoir et / ou du système des places, et on peut dire que cette nécessité sidentifie à la suspension constitutive du récusable.
Je le dis dune autre manière : la notion de récusable est lenvers de celle, attribuée à un sujet (quon na pas toujours besoin dimaginer conscient ni personnel), de souveraineté. Si je peux récuser un argument cest parce que je suis souverain dans ma réflexion (personne ne peut me faire tenir pour vrai ce que je sais être faux), et dire que lavocat peut récuser un membre du jury, cest dire que nul ne peut lui demander davoir à justifier sa position (elle peut être manifestement absurde, cela ne change rien)
Eh bien lirrécusable, cest ce qui récuse la souveraineté, précisément parce que la notion du récusable est lenvers de celle de la souveraineté. Là où la souveraineté tombe est lirrécusable. Et la souveraineté, cest simplement que rien ne compte que soi, quand tout le reste importe plus ou moins. Par exemple dire que le peuple est souverain dans les républiques, cest simplement les définir par le règne de la loi, qui est son expression. Mais bien entendu, toute loi est déterminée à la fois dans sa forme et dans son objet, qui importent à chaque fois au législateur, puisquelle vise à la fois lorganisation de la société et le bien commun. Cela importe, évidemment, mais en république la seule chose qui compte est la loi comme souveraineté populaire. Lirrécusable, ce serait quelque chose dabsolument contraire à la loi, mais contre personne ne pourrait rien. La loi est bafouée, bien sûr, mais il faut faire avec. On peut imaginer une multitude dexemples dans lordre politique, quils soient réels ou prétendus (par exemple les nécessités économiques mondiales, limpossibilité de contrôler les moyens modernes dinformation, etc.).
La souveraineté peut encore sentendre depuis la constitution subjective. Auquel cas on mentionne le savoir. Un médecin est souverain quand il sagit de questions strictement médicales, parce quil est le sujet constitué de et par le savoir médical : il est ce savoir personnifié, et une question impose par définition que le savoir soit souverain. Si quelque chose dirrécusable est reconnu, cette souveraineté tombera. La progression des métastases peut être irrécusable, sur la radio ; et le médecin devra alors abdiquer. Abdiquer, cela veut dire perdre son statut d" en tant que ", autrement dit sinstaller dans le risque, puisque celui qui sautorise de son savoir ou de sa place dira toujours que rien nest jamais de sa faute et quil nest pour rien dans rien (" personne naurait pu savoir ", " on a suivi le règlement ", " on ne peut rien nous reprocher "...)
Est irrécusable, dès lors, ce qui manifeste que le sujet autorisé du savoir ou de la place nest pas vrai. Voilà lessentiel, à mon avis.
La crainte de lirrécusable : il distingue
Si lon prend dans leur réalité les exemples que je viens de donner, on va dire que lirrécusable nest pas à craindre mais à redouter : il renvoie à rien le sujet qui maîtrise. Ainsi la progression de la maladie rend les médecins impuissants ou celle des échanges mondiaux les gouvernements nationaux.
Or ce moment, est-ce que ce nest pas celui où lépreuve est admise comme telle ? la temporalité de lirrécusable est bien celle du désormais et du toujours dont je vous ai déjà parlé (" désormais je suis un autre, bien que par ailleurs je sois toujours le même "). Car celui qui a rencontré lirrécusable ne cesse pas dêtre celui quil est (un médecin, un dirigeant) mais il est désormais un autre, précisément là où il la rencontré : les autorisations par le savoir ou par la place, désormais, ne comptent plus.
Nous redoutons lirrécusable, bien sûr, dans la mesure où il importe. Mais ce qui importe assure encore le savoir de sa souveraineté (cest un fait médical, un fait économique, etc.) et implique de nouvelles actions (on va commencer un traitement palliatif, on va pratiquer une politique de la monnaie forte). Seulement importer nest pas compter, parce que cela renvoie à des choix et non à des décisions, et que le principe du choix est toujours le savoir (quand on sait, le choix est automatique, quand on ne sait pas il est impossible). Ce qui compte, au contraire, renvoie à des décisions (on arrête des soins curatifs, on opte pour une politique libérale et non plus sociale), cest-à-dire à des ruptures radicales où le savoir ni la place nest plus sujet autrement dit où lon ne pourra plus se dissimuler derrière des excuses. Car tant quil faut choisir, chacun de nous fait ce que nimporte qui ferait à sa place, et si le choix se révèle désastreux, la même raison apparaîtra toujours : " je ne savais pas ". Par contre, une décision est quelque chose quon signe, si banale quelle puisse sembler par ailleurs : cest du sujet lui-même et comme tel, dès lors distingué du savoir et par conséquent des excuses (donc de lirresponsabilité) dont on ne nie pas par ailleurs quil lait produit, quil sagit. Là, on pourra parler pour la première fois du vrai sujet.
Lexemple médical est particulièrement évident : quand lirrécusable est là, le médecin doit prendre des décisions (par exemple débrancher le respirateur) ; on voit bien que la question des choix thérapeutiques est laissée loin en arrière : elle est restée dans lancien monde, là où cétait encore du savoir anonyme quil sagissait à chaque fois, là où lon pouvait parler " en tant que " médecin. Or le propre du savoir, dans son caractère constituant (cest la médecine qui constitue la maladie comme telle), est de produire un sujet parfaitement commun (le bon médecin est celui qui fait ce que nimporte quel médecin ferait), un sujet qui ne se distingue en rien (cest précisément de ne pas se distinguer de la médecine, donc de ses semblables, quun médecin est requis). On voit donc leffet de lirrécusable, qui est de distinguer le sujet de ses semblables, cest-à-dire du semblant (par exemple un médecin, un ministre) quil reste par ailleurs.
Je le dis autrement dit : pas de différence, subjectivement, entre reconnaître lirrécusable et, malgré soi, se distinguer.
Or se distinguer devant lirrécusable, est-ce que ce nest pas précisément ce quil ne faudrait pas faire, si lon sen tient à lordre des importances et au calcul des biens qui le régit ? Car enfin, le propre de lirrécusable est de pousser celui qui le reconnaît à dire quil ny pouvait rien, que ce nest pas de sa faute, quil nest pas responsable de ce qui est arrivé. Il nest responsable de rien, et dans linstant où il le reconnaît, il se distingue ! tel est, subjectivement, le paradoxe de lirrécusable : là où la subjectivité paraît abolie parce quil ny a rien à choisir, le sujet apparaît dans sa nudité. On peut alors nommer responsabilité ce nouveau statut.
Quest-ce que la responsabilité, dont lirrécusable est lagent ? Ce nest pas simplement de répondre, puisque lidée de réponse renvoie à celle de savoir et que tout savoir " anonymise ", si lon peut dire. On a toujours un excuse toute prête : " je ne savais pas " - car si cest le savoir qui compte, je ne suis jamais pour rien dans rien. Or la responsabilité, cest simplement dêtre celui qui compte, à propos de réalités qui, par ailleurs, peuvent indifféremment avoir relevé de nos choix.
Contre lévidence réflexive, lirrécusable fait apparaître que le sujet lest de son propre nécessaire : rien de ce qui a été ne peut ne pas avoir été, et le sujet qui le reconnaît ne peut plus, lui, disparaître dans la semblance habituelle. Par exemple létat irrécusable du malade va faire que le médecin soit enfin sujet des décisions thérapeutiques, alors que le savoir létait à sa place jusque là (il prescrivait ce que la médecine en général prescrit).
Lirrécusable, en somme, produit lecce homo. Celui quon est vraiment apparaît là où ne peut plus être celui quon était réellement, cest-à-dire un sujet constituant, un " en tant que ", un semblant. Le surgissement de lirrécusable est ainsi le moment où apparaît la vérité même du sujet : non pas autre chose que sa réalité, comme si lon pouvait considérer dun côté la vérité et de lautre la réalité, mais simplement limpossibilité quil soit vraiment ce sujet constituant que, par ailleurs, il continue forcément dêtre. Car bien sûr il lest, mais pas vraiment : cest le savoir qui lest à sa place, et le savoir le constitue (autrement dit l" en tant que " est une position subjective !). Chacun, devant lirrécusable, reste le sujet réel quil est ; mais cela ne compte plus, parce que cest vraiment de lui quil sagit désormais. Labolition des possibles, cest le passage du " toujours " au " désormais ". Et ce passage, on peut le nommer " moment de vérité ", parce que désormais il sagira du vrai sujet qui se reconnaîtra avoir depuis toujours été responsable de ce dont le savoir, pourtant, autorisait.
Si lon interroge maintenant la crainte quil suscite spécifiquement, on voit bien quelle procède de la reconnaissance de la vérité depuis la réalité. On ne redoute que ce qui appartient à la réalité, et la crainte est le sentiment que suscite la distinction de la vérité.
On a vu quon pouvait éprouver de la crainte, relativement à soi, devant ceux quon respecte parce que léventualité reste présente à notre esprit que nous ne soyons en face deux que des sujets " réels " alors quils installent demblée lexistence dans lordre de la vérité . Car cest toujours et uniquement celui pour qui la réalité ne compte pas quon respecte. Or des sujets réels, cest forcément ce que nous sommes, nous qui restons des sujets constituants. Oui, mais cela ne compte plus, devant lirrécusable. Et à quoi saccrocher, alors ? à rien. Ce rien, cest lobjet de la crainte. On peut le nommer " autorité ", puisquil sidentifie à limpossibilité que les choses qui importent, aussi grandes quelles soient, puissent jamais compter. Et lautorité quon reconnaît à lirrécusable, elle a un effet sur nous qui sappelle la distinction puisque lautorité nest rien (elle nest pas la puissance), et que la distinction est précisément lincidence de ce " rien ", dès lors que la vérité sy décide.
Rappelez-vous lexemple du " vrai " bourgeois : cest le bourgeois " distingué " avec lequel le parvenu ne pourra jamais se confondre, bien que " par ailleurs " il lui soit semblable. Et quest-ce qui " cause " cette distinction ? Nous le savons : lorigine, qui nest rien mais qui nen est pas moins le lieu où se décide la vérité, par opposition à la réalité. Le bourgeois distingué, cest le bourgeois dorigine bourgeoise, de sorte quil est un vrai bourgeois. Contre cela le parvenu ne peut rien : voilà de lirrécusable, qui produit donc la distinction comme effet. Mais cette nécessité peut être indéfiniment réfléchie : que le parvenu le reconnaisse (par exemple en cessant daccumuler les conduites qui devraient le conformer au modèle quil se représente), et cest lui aussi qui commence à se distinguer : en avouant la trivialité de sa fortune au lieu de la dénier, il inspire déjà le respect, puisquil opèrera une distinction qui, en loccurrence, sera celle dun simplicité qui compte désormais et dune trivialité qui ne compte plus.
Lirrécusable récuse la souveraineté du sujet constituant, et par là louvre à sa propre distinction, quil peut décider de refuser : on peut vouloir faire semblant quil y ait encore des possibles, cest-à-dire faire semblant dêtre un semblant, quand lirrécusable est advenu. La rencontre de lirrécusable est le moment où le sujet, qui na pas à choisir et qui ne peut plus être un " en tant que ", décide enfin de lui-même parce que lirrécusable en a toujours déjà décidé.
Il peut rester dans sa distinction cest-à-dire reconnaître que rien de ce qui importe ne saurait compter, ou au contraire faire semblant de croire quil est encore possible de choisir, là où il nest plus question que de décider. On peut imaginer par exemple un médecin qui, ayant débranché le respirateur, dise à la famille, et surtout pense, quil a agi " en tant que " médecin. Cet homme serait un misérable, et cest lépreuve de lirrécusable (les soins ne servent plus à rien : lidée de choix thérapeutique na plus de sens) qui laura montré : sans lirrécusable, personne ne sen serait rendu compte. Inversement certains médecins dans la même situation son apparus comme des hommes dune humanité prodigieuse, inspirant un respect définitif et indéfectible à ceux qui les ont vu agir.
Devant lirrécusable, il ny a plus les vrais (par exemple les médecin quand la question est médicale) et les autres, mais seulement les " vrais de vrais " et les " faux de faux " : ceux pour qui plus rien de ce qui importe ne compte, et ceux pour qui il ne sera jamais question quon distingue ce qui compte de ce qui importe.
Lirrécusable, finalement, cest toujours lagent de la distinction (par opposition à la cause, qui est lorigine) celle de ce qui compte et de ce qui importe, puisquil ny en a formellement pas dautres. Cest dailleurs pourquoi il faut nommer " respect " sa reconnaissance : le médecin qui voit quil ny a plus rien à faire nest pas simplement renvoyé à lhumilité du professionnel ayant atteint (et montré) les limites de sa compétence, mais cest lhomme qui reconnaît que " Dieu " (non pas une quelconque divinité plus ou moins puissante, mais cette nécessité destinale dont parle Victor Hugo) est là, dans des résultats danalyses contre lesquels personne ne peut rien. Il est alors saisi de respect devant ce qui arrive, et par là, sans le savoir au double sens du terme, accède à lui-même.
Le " vrai " Dieu : paradigme de lirrécusable ?
Là où il nest plus possible de répondre " en tant que ", autrement dit là où il ny a plus à choisir mais à décider, on est au pied du mur : va-t-on faire comme si on pouvait encore sautoriser de sa place ou de son savoir, ou au contraire va-t-on enfin sautoriser de soi-même ? telle est la question de lirrécusable, lalternative dont il est éthiquement constitué.
Vous voyez que cette alternative est proprement destinale, précisément parce quelle récuse davance toute possibilité de choix et na de sens que comme le moment de la décision que chacun fera de ce quil aura été depuis toujours .
Lirrécusable est en ce sens ce qui décide du destin, et je crois que là se trouve la dimension de " divinité " quon peut lui reconnaître, non pas en rapport au Dieu personnel de nos religions familières, mais plutôt en rapport aux dieux de lAntiquité qui dun geste du bras quon appelle le numen, décidaient souverainement du destin des mortels. Bref, je donne le concept : lirrécusable est numineux.
Noublions pas la distinction entre craindre et redouter, pour comprendre cela. Par exemple, il ny a rien de moins numineux que les dieux des religions populaires, toujours magiques et utilitaristes : constamment pris dans des marchandages sordides (guérir un malade en échange dun pèlerinage, faire tomber la pluie en échange dun procession, vaincre les ennemis en échange dun sacrifice), ils rivalisent de mesquinerie et de calcul sournois avec les humains qui sont en tractation avec eux. Impossible dappeler numineux des puissances quil faut savoir prendre, menacer, faire chanter et même punir (les Romains détruisaient les temples des dieux qui navaient pas tenu leurs engagements). Non : le numineux, qui renvoie à lidée de décision par opposition à celle de choix, qui récuse davance toutes les raisons quon pourrait lui trouver, renvoie par là même à une impossibilité originelle au monde. Et le Dieu impossible, par opposition à toutes les divinités plus ou moins réelles dans chaque culture et quil faut savoir se concilier, cest par là même le vrai Dieu. Ce nest pas dans le ressentiment envers les puissants quil se fonde, pour reprendre largument nietzschéen, ni dailleurs daucune autre manière : il ne se fonde pas, parce que la fondation est effectuation des raisons dêtre, et que nous sommes précisément au lieu où les raisons dêtre (par exemple le rapport des forces, les circonstances de la bataille dès lors que son issue est irrécusable) ne comptent pas. Il ne se fonde pas, mais il est toujours déjà là, justement à cause de sa nature littéraire et non pas métaphysique pour conserver la référence à la citation hugolienne de lautre jour dans laquelle il sagissait de destin et non pas de fatalité (et le destin, cest ce qui doit depuis toujours sentendre comme récit, comme " légende ").
Je mexplique : lirrécusable est destinal (par opposition à fatal), au sens où il est impossible que nous ne soyons pas depuis toujours pris sans le savoir dans un récit dont nous sommes au moins la possibilité matérielle. Chacun de celui qui peut dire " moi " peut aussi commencer le récit de sa vie, et cette nécessité inhérente à la réflexion est en même temps la conscience que toutes les raisons quon pourrait donner pour rendre compte de ce qui nous est arrivé, de ce quon a fait et de ce quon na pas fait, ne valent pas.
Voilà la crainte, à mon avis : nul nest sans savoir quaucune des excuses, par ailleurs parfaitement légitimes, ne vaudra jamais quand il sagira vraiment de lui. Et ma thèse ici est de pointer la nature littéraire de cette certitude, qui renvoie non pas à la réalité (quon peut au contraire identifier à la totalité des excuses possibles), mais bien au contraire à la vérité telle quelle apparaît à la réflexion dans la possibilité narrative que chacun est pour lui-même. Impossible de reconnaître la réalité narrative de sa propre existence sans reconnaître que toutes les explications, à commencer par celles qui imputent nos échecs aux autres (et paradigmatiquement à nos parents), sont des mensonges alors même quelles peuvent par ailleurs être parfaitement exactes.
Cest quen tout ce qui nous est arrivé il sagissait de bien autre chose que de ce qui arrivait, exactement comme à Waterloo il sagissait de bien autre chose que des mouvements de troupes (bien quil ny ait rien eu dautre à considérer). Déréalisons ce que Victor Hugo nommait Dieu : lirrécusable, cest quen tout ce qui nous est arrivé, il sagissait de notre existence.
Ceux qui ne craignent pas Dieu, on les reconnaît facilement : ils accusent toujours les autres, les circonstances, le hasard, bref Dieu. Soit on craint Dieu, soit on lui en veut.
Lirrécusable, dans ce qui marrive, cest ce qui fait de moi le narrateur dune vie dont il semble ainsi quelle ne soit pas la mienne (précisément : lirrécusable, il simpose, on ne peut rien contre et il faut faire avec !), dont jai toutes les raisons de penser quelle nest pas la mienne (elle est faite dune multitude de hasards et daccidents), et dont jai par là même la certitude quelle est vraiment la mienne, puisque cest ce qui se dégagera si je raconte ma vie. Et cest la narration au moins possible de ma vie qui opère la conversion de la réalité (comme telle forcément triviale, si élevée quelle ait pu être) en vérité (comme telle forcément personnelle). Racontée, elle dira tout autre chose quune réalité. Il y a le sujet de la biographie et dautre part le sujet de la légende, au sens étymologique.
Jappelle irrécusable le moment où lon ne peut plus différer cette conversion cest-à-dire le moment où le récit simpose. Devant lirrécusable, on entre dans sa propre légende, ou on est aboli en même temps que les possibles. Comment ne pas nommer " crainte " le sentiment de celui qui reconnaît la légende souvrir devant lui, alors quil avait jusque là vécu dans le monde ? Il y a une " légende des siècles " dont la reconnaissance inspire la crainte, qui est aussi bien celle de Dieu, puisque le Dieu quon craint, cest celui qui peut faire de notre existence cette légende par quoi seulement elle sera littérairement produite, cest-à-dire vraie.
Concrètement, pour se représenter la crainte de Dieu, il faut sappuyer sur un exemple. Je crois que le meilleur est celui de Mahomet : Dieu a fait de lui son prophète. Tout homme qui craint Dieu reconnaît quune telle éventualité le concerne, et elle le concerne originellement parce que la vérité de chacun est littéraire.
Evidemment, pour penser cela, il faut se référer à la figure littéraire par excellence, la métaphore.
Vous savez que joppose la vie et lexistence, la souffrance de vivre et la douleur dexister le rapport des deux constituant ce que jai nommé la " métaphore personnelle " et qui répond à la question, pour chacun, du " sens " de sa vie, puisquune métaphore est forcément inouïe et quon ne peut apprendre à en faire (impossible alors dêtre un " en tant que " !). Dire " ma vie ", cest dire formellement cette métaphore. La " légende " est le dit de cette métaphore (léthique est donc " légendaire ", mais seulement pour la réflexion) quon peut entendre comme lacte dune conversion. Car la métaphore dit la réalité, mais à ceci près quelle est le discours quun seul peut tenir.
Je vous rappelle que la question de la métaphore nest pas celle dun signifié particulier, comme si le langage nétait pas capable dexprimer nimporte quelle nuance, mais celle du sujet de lénonciation : la métaphore, cest le discours de celui qui nest pas nimporte qui parce quil est marqué.
Est-ce ce la crainte ne concerne pas ce qui marque ? Est-ce que par conséquent ce nest pas de léventualité de notre propre " métaphoricité " quil sagit en elle ? Et quest-ce qui peut nous faire passer du savoir à la métaphore, sinon justement lirrécusable : ce devant quoi le savoir ne compte plus.
Là où le savoir ne compte plus, là où il va désormais sagit vraiment de nous, cest-à-dire de la métaphore par quoi enfin nous pourrons nous autoriser parce quelle sera " personnelle ", est-ce quon ne peut pas dire quil sagit dune marque ? Et comment réfléchir autrement que sous le nom de " Dieu " lagent de la marque, dont lirrécusable témoigne ? Voilà exactement de quoi il sagit, dans la crainte : de ce " désormais ", autrement dit de la marque. Le " vrai " Dieu, cest celui dont on porte la marque. Mais bien sûr, on ne réfléchit cette nécessité sous le nom de " Dieu " quà méconnaître la décision numineuse de la conversion, dont lirrécusable est depuis toujours lagent : le passage de len tant que (par exemple Napoléon " en tant que " conquérant) à une vérité que la réflexion (et elle seulement !) désignera comme " légende ".
Dire que Dieu est la " cause " de Waterloo, cest simplement dire que Napoléon est vraiment Napoléon, et non pas le conquérant que nimporte qui aurait été à sa place.
Il y aurait encore un autre aspect à développer, qui serait celui de la méditation. Lirrécusable, cest ce qui pousse à la méditation, dont on oppose bien sûr la notion à celle de la réflexion et même à celle de la pensée. Jy reviendrai probablement dans mon travail sur le respect. Car ce qui nous inspire du respect, cest quelque chose quon médite (ainsi on peut méditer sur le destin de Napoléon). Lopposition entre craindre et redouter, on peut la retrouver dans celle qui oppose méditer à réfléchir.
Jarrête sur cette indication un peu elliptique, et je vous remercie de votre attention.
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