La " crainte de Dieu " (2) littérature
" Etait-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons que non. Pourquoi ? A cause de Wellington ? A cause de Blücher ? Non. A cause de Dieu. "
Victor Hugo, cité par Umberto Eco
Sur quelques fonctions de la littérature in Le magazine littéraire, novembre 2000
Bien que jaie été plusieurs fois tenté de le faire, je nai pas lhabitude de commencer les séances de mon enseignement par la mise en exergue dune citation. Pourtant celle que je viens de vous donner correspond si exactement à ce que jai lintention de vous exposer aujourdhui que je men voudrais de ne pas la prendre pour point de départ : jai terminé la dernière fois en vous disant que la crainte de Dieu devant sentendre " littérairement " et que cest à cette seule condition quon pouvait conduire philosophiquement la distinction entre redouter et craindre, sagissant de Dieu. Je me suis donc imposé de poursuivre à propos de cette crainte lélaboration dune pensée sur la littérature que jai pu amorcer dans divers contextes : la question de lextériorité au savoir (et donc de la vérité, si lon appelle moment de vérité celui où le savoir ne compte plus), dès lors quon la réfléchit, sentend comme extériorité au concept ; et lextériorité au concept détermine un statut de discours que, dune manière générale, on peut nommer " littérature ". Si vous mavez accordé que dans la crainte (et ultérieurement dans le respect dont elle est le premier moment, logiquement parlant) le savoir ne compte pas parce que craindre nest pas redouter et que le respectable nest pas lestimable, alors vous mavez accordé ce que jai dit la dernière fois : dans la crainte de Dieu, cest dune certaine manière dun sujet littéraire quil sagit, quand bien même ce sujet serait un parfait illettré. Voilà ce que je voudrais préciser aujourdhui.
Or un sujet littéraire, et pas précisément illettré, cest ce quétait Victor Hugo, dont la parole pour cette seule raison compte ; elle est donc vraie. Je vais essayer de vous montrer dans cette citation pourquoi il sagit de la question que nous traitons actuellement. Jexposerai ensuite les conséquences philosophiques de ce que jai indiqué la dernière fois.
" A cause de Dieu "
Dans cette citation, la question " pourquoi " gouverne et impose la réponse " à cause de ". Toute question est une demande de savoir, et la question " pourquoi " demande des raisons. Il semble donc que Dieu soit la raison de la défaite de Napoléon, et bien sûr il faut se demander en quel sens. Or il ne lest pas en tant que puissance : personne nimagine que Dieu a contribué à la défaite de Napoléon pour avoir ajouté sa force à celle des Anglais et des Prussiens (par exemple en envoyant une pluie diluvienne empêchant les Français de profiter tout de suite de leur succès du 16 Juin). Et cest justement parce que nous écartons demblée une telle hypothèse lhypothèse quil sagirait de Dieu comme puissance que nous apercevons alors quelque chose quon peut nommer vérité de la bataille, à lencontre de ce quon aurait dans lautre cas pu considérer comme sa réalité. La formule met expressément en corrélation un rapport à Dieu comme non-puissance et la question de la vérité. Cest exactement de quoi je parlais la dernière fois : la crainte de Dieu, cest cette corrélation, subjectivée. Voilà ma thèse sur cette notion. Mais bien sûr, il faut concrétiser et montrer que les diverses questions quelle peut induire trouvent directement ou indirectement leur réponse dans ce que je viens de dire. Dans tout ce qui va suivre, cest donc toujours et encore de la vérité quil sagira : la question de la crainte est celle de la vérité subjective comprise non pas en elle-même mais dans la nécessité que toute crainte soit crainte de quelque chose, qui est toujours un vrai.
Et cest parce que toute crainte est crainte du vrai comme tel que la crainte est le premier moment logique du respect, dont jespère pouvoir vous montrer quil est, pour parler par métaphore, un détecteur de vérité. Là où est le vrai, et là seulement, nous ressentons du respect. Cela donne lieu à un grand nombre de paradoxes que jespère résoudre, mais il est sûr que le principe de ces développements réside dans lintelligence de la crainte telle quelle se donne à penser ici, quand Victor Hugo mentionne Dieu comme la " cause " de Waterloo.
sidération
Considérons dabord la citation donnée, du simple point de vue de sa lecture. Je dirai quelle est sidérante : la phrase produit un effet de sidération devant la vérité qui apparaît brusquement, quand nous étions engagés dans une attente qui était celle du savoir. Ce nest pas la vérité elle-même et comme telle qui est donnée, cest lexclusivité même de la vérité et du savoir. Autrement dit, la réponse finale nétonne pas, elle ne surprend pas non plus comme cela aurait été le cas à lindication dune cause habituellement méconnue (la Providence si lon était chez Bossuet, par exemple). Non : elle sidère.
Dune manière générale, nous sommes sidérés quand nous constatons que ce que notre savoir le plus sûr, celui par lequel nous étions à la fois assurés de la réalité et de nous-mêmes, tombe. Par exemple on peut rester sidéré par la trahison dun ami denfance. On peut se représenter quune famille entière ne sorte pas de la sidération, même au bout de plusieurs décennies (cas où un Résistant a été dénoncé aux Allemands par son propre frère).
La première partie de la citation nous met sur le chemin du savoir, et nous attendons que soit indiqué le principal agent de la défaite : celui qui a le plus dimportance, ou du moins un agent (actif ou passif) qui a eu de limportance dans cette défaite. La sidération tient à ce que ce point de vue tombe immédiatement : laissez la question de ce qui importe aux historiens, semble nous dire Victor Hugo au delà du narrateur, car moi, je vous dis ce qui compte. Et ce qui comptait, à Waterloo, cétait Dieu. Ce que lon peut notamment traduire par le " destin " dont Eco nous dit que nous ressentons alors le " frisson ". Nul ne niera quun tel " frisson " ait à voir avec la " crainte ", notamment de Dieu.
distinction
Jindique autrement cette nécessité : nous avons affaire là à la distinction de ce qui importe et de ce qui compte. La distinction est objective (dun côté les forces en présence et les circonstances de la bataille, de lautre Dieu) mais elle est aussi subjective (dun côté les historiens, de lautre Hugo).
Cest exactement de cette distinction quil sagit dans la crainte de Dieu : celui qui appréhende Dieu comme puissance sidentifie à nimporte qui : sil y a un Dieu, alors cest indubitablement une puissance (ce terme pouvant bien sûr sappliquer à une infinité daspects de sa réalité). Mais celui qui " craint " Dieu, on peut dire quil est quelquun et non pas nimporte qui comme en témoigne le respect quil ne peut pas ne pas nous inspirer, alors que celui qui agit ou pense comme nimporte qui penserait ou agirait à sa place na droit quà notre compréhension.
Voilà lessentiel, à mon avis : le sujet de lénoncé qui est la bataille, et le sujet de lénonciation qui est Hugo (au-delà du narrateur qui le représente) sentendent expressément à travers une distinction qui est celle de la réalité (un fait militaire, un écrivain : nimporte quoi et nimporte qui) et de la vérité (le moment destinal, Hugo).
Je dis que cest cette distinction, quand elle sapplique à Dieu, quil faut nommer crainte. La crainte est en ce sens la production même de la vérité.
Parce quil y a des personnes qui le craignent, on peut parler dun " vrai " Dieu ; autrement il ny aurait quun Dieu dont certains admettent la réalité. Mais ce nest pas suffisant : pour quon puisse établir cette corrélation, il faut que ce Dieu et donc aussi ceux qui le craignent, soient entendus littérairement. Car la distinction qui produit la vérité à lencontre du savoir, autrement dit qui fait de Waterloo non pas une bataille quelconque mais un vrai moment de vérité, et qui fait de Hugo non pas un quelconque narrateur de faits darmes mais Victor Hugo, vous ne lentendez que comme leffet de cette phrase : en quoi elle est bien un moment de littérature et non pas une sorte de reportage, même talentueux. Impossible de ne pas reconnaître la " littérarité " de cette référence à Dieu, puisque le Dieu en question, non pas celui auquel on croit mais au contraire celui quon craint, tient uniquement à leffet de littérature de la phrase !
Ma thèse est donc que cette impossibilité est identique à la crainte de Dieu que cette lecture induit nécessairement en nous : il nest pas exact que Dieu soit la cause de la défaite, mais tel quil est mentionné ici, cest vrai. Le vrai, je viens de le dire, suscite en nous du respect : ce nest pas une chose commune qui peut le susciter mais seulement une chose distinguée, comme lest, entre mille exemple, un tableau dont on est sûr quil nest pas une copie alors même quon admet par principe quil puisse exister des copies parfaitement réalisées.
La " chute " de cette citation, voilà exactement ce quon peut appeler une parole distinguée : elle ne dit rien de ce qui serait exact ou correspondant à une réalité préalable (il ne sagit pas de considérer leffet de la puissance divine dans le résultat de la bataille), mais elle dit la vérité. Impossible de lire cette phrase sans ressentir en soi un grand respect.
Ce respect est identique à celui que nous inspirent ceux qui craignent Dieu, même si, " par ailleurs ", ils sont enfermés dans des croyances quils nont pas les moyens intellectuels ou sociaux de critiquer. Un paysan africain peut nous inspirer ce respect extrême quand nous comprenons quil " craint Dieu ", mais il est bien évident quil ne dispose daucune des possibilités qui sont les nôtres pour réfléchir les croyances qui lui sont imposées depuis toujours et les conformismes sociaux qui lasservissent.
Jinsiste sur la " distinction " de cette citation, donc sur sa vérité ce " donc " renvoyant à la problématique du respect qui concerne toujours le vrai comme tel, autrement dit le distingué. Car le " commun " est constitué par le savoir par définition accessible à nimporte qui, et le vrai, cest ce que le commun nest pas vraiment si la notion de vérité simpose réflexivement à lencontre de celle du savoir. Or le discours commun mais quand même pas vraiment, vous avez compris que cétait le discours littéraire.
Il faut que le discours soit littéraire, et par conséquent que son objet le soit. Non pas surtout quil doive subir la moindre modification (par exemple être rendu romanesque, ou " poétique " à coups de couchers de soleil ou dautres joliesses) parce quil sagirait là dune différence et non pas dune distinction. On passerait dune réalité à une autre, éventuellement plus aimable ou plus admirable, mais jamais de la réalité à la vérité. Dans le littéraire, il sagit des choses communes. A ceci près que dans le discours commun, il ne sagit " pas vraiment " (mais réellement, oui !) des mêmes choses. Le Dieu quon craint, en réalité, cest celui quon redoute ; mais cela ne compte pas, et cest dans cette restriction portant sur limpossibilité de la différence que se joue la question de la vérité.
Jappelle " littérature " le discours qui est fait de cette impossibilité même : on ny parle pas (même dans des cas extrêmes comme la littérature fantastique) dune autre réalité (il suffit de convenir que la réalité comprend également des fantômes, par exemple), mais de la seule réalité (celle des choses et des êtres) à ceci près que la " littérarité " de la parole en est la distinction.
Donc ce nest pas de la bataille réelle quil sagit sous la plume de Victor Hugo, mais de la vraie bataille, celle qui compte, celle dont on reste marqué par opposition à la bataille réelle qui a été très importante et qui est laffaire des historiens.
Quest-ce qui compte, alors, dans des choses philosophiquement analogues à la vraie bataille dont il est question ici ?
Dans le texte auquel je me réfère Eco dit que cest la nécessité propre aux choses, limpossibilité quelles ne suivent pas leur propre cours : " La vraie leçon de Moby Dick est que la Baleine va où elle veut ". Impossible à mon avis de dire avec plus de justesse de quoi il sagit indistinctement dans la littérature et dans la crainte de Dieu que par ailleurs la citation de Victor Hugo mentionne expressément. On pourrait lire ainsi tout le roman de Melville en sinterrogeant sur la " crainte de Dieu " du capitaine Achab et des autres membres de léquipage : il y a des moments où ils entrevoient ce que vient de dire Eco, et dautres moments où ils saveuglent à cette vérité.
Crainte de Dieu : il est vrai que le vent souffle où il veut, bien que " par ailleurs " cette phrase nait aucun sens.
On peut aussi concevoir quil y existe des gens pour qui cette idée ne peut tout simplement pas avoir de sens. Eux, qui ne sont assurément pas non plus distingués, ne sont pas dupes des beaux discours ! Sils veulent la vérité sur une bataille de Napoléon, ce nest pas Victor Hugo ou Tolstoï quils vont lire, mais la thèse dont les notes en bas de page, lappareil critique et la bibliographie seront les plus imposants. Et ils auront bien raison, car eux, ils savent reconnaître ce qui est sérieux : il ont les pieds sur terre et, contrairement aux " littéraires ", ils ne se " paient pas de mots ". Ils savent par exemple que le vent est le résultat dune différence de pression entre des endroits différents de latmosphère et que seul un enfant ou un fou peuvent dire quil " souffle où il veut ".
Et pourtant il y a des gens qui on compris que cest ce quil fait ; par exemple des marins qui ne seraient pas des hommes sans âme parce quil leur est arrivé de vivre des moments de vérité (et pas seulement des expériences traumatisantes). Mais par ailleurs, celui qui sait que " le vent souffle où il veut " nimagine pas mentionner en le disant un nouveau facteur que les ingénieurs de la météo devraient inclure dans leurs calculs ! La réalité du vent, cest ce que nimporte qui a raison de penser : une différence de pression, et rien dautre. Cela vaut pour nimporte qui. Mais sa vérité, cest autre chose, et elle ne vaut pas pour nimporte qui. Ou plutôt non : cest la même chose, sauf que cela ne concerne pas les mêmes personnes
Celui qui sait tout cela, il inspire le respect bien que " par ailleurs " nous sachions que ces formules ne correspondent à rien. Mais " par ailleurs " seulement : là où nous non plus ne sommes pas dupes, là ça ne compte pas, bref là où nous pourrions redouter Dieu. Par ailleurs également, on peut être totalement dupe (cas du paysan enfermé dans ses croyances traditionnelles et ses conformismes sociaux), mais cela ne compte pas non plus. Pour la conception réflexive que nous nous faisons nécessairement de notre vie, il importe dêtre lucide, et nous plaignons celui qui na pas les moyens de lêtre. Bien sûr que cest important. Mais cela ne compte pas. Et la crainte de Dieu se situe précisément là où la lucidité (celle de ceux qui savent quil ny a pas de Dieu, par opposition à ceux qui croient quil y en a un) ne compte pas : le paysan africain, tout enfermé quil soit, suscite en nous un respect auquel naura jamais droit le libre penseur plus ou moins cynique.
La crainte de Dieu comme révélation de laporie littéraire
Il y a le dit des importances et le dit de ce qui compte. Quand on décide de se situer dans lordre de la représentation, le dit de ce qui compte est la philosophie. Mais cette décision est réflexive et par conséquent elle reste axée sur les importances quelle constitue. Par exemple : la philosophie est le discours le plus important pour ceux qui veulent être sages, à quelque degré quon situe cette notion (peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à refuser toute éventualité de sagesse ), ou la philosophie est le discours le plus important pour ceux qui veulent comprendre la condition humaine, et ainsi de suite. A cause de son parti pris réflexif, la philosophie entendue comme savoir ne peut donc pas compter : elle est le savoir qui compte alors que tous les autres sont plus ou moins importants, mais le savoir en général ne compte pas. Doù cette évidence : la crainte de Dieu nest pas du tout une conséquence de la métaphysique (dont la philosophie est la distinction), parce que le vrai Dieu nest pas celui dont on a le savoir, bien quil ne soit pas du tout un autre.
Pareillement, ce qui compte est forcément de nature philosophique, parce que se demander ce qui compte est une réflexion et par conséquent une référence au savoir non pas au savoir en général mais au savoir qui compte (éventuellement un savoir sur la crainte de Dieu). Donc si on demande ce qui compte il faut répondre " les réalités philosophiques " mais cette réponse ne compte pas. Pas plus quon nest philosophe pour savoir (sinon la philosophie importerait, or elle compte), on ne craint le Dieu dont parlent les docteurs (car ce Dieu est aussi important quon voudra, mais il ne compte pas). Il faut donc conjoindre paradoxalement une position athée à la reconnaissance de la légitimité de la crainte de Dieu, légitime précisément de concerner le " vrai " Dieu.
Lautre de la philosophie, qui parle des mêmes choses en tant que la philosophie qui les réfléchit ne compte pas, cest la littérature. Redouter est du côté du savoir, et craindre sentend là où le savoir ne compte pas. Si lon prend conscience de la toute puissance de Dieu, il est impossible de ne pas le redouter. Si le savoir de cette toute puissance et même de son existence ne compte pas, on peut parler de le craindre quoi que lon ait raison de poser par ailleurs.
Cette dernière réserve ouvre à un paradoxe que mes critiques de la réflexion mobligent à présenter comme une aporie (réflexivement, on peut la résoudre, donc cest un paradoxe ; mais une résolution réflexive ne compte pas, donc cest une aporie) : par " littérature ", cest le discours athée quil faut entendre. Et le paradoxe, cest justement de dire que la crainte de Dieu na de sens que littérairement, par exemple dans ce que Victor Hugo dit de la bataille : le dit sur Dieu dun athée (je ne parle évidemment pas de lindividu VH).
Jai souvent parlé de lathéisme. Quil suffise ici de rappeler que cette notion sentend à lencontre de la définition du langage comme " expression " : celle dun sujet dont lauthenticité se perdrait et se rattraperait à mesure quil parle, ou celle dun signifié qui parviendrait plus ou moins bien à se communiquer, ou celle dun dernier savoir qui viendrait idéalement répondre aux premières questions. Il va donc de soi quon ne confondra pas lathée et le mécréant. Celui qui ne croit pas en Dieu est le même que celui qui y croit : il a décidé que la vérité se ramènerait pour lui à sa croyance et ne suscite pour cette raison aucun respect particulier, et ces deux positions sont presque aussi triviales. Non : je parle de lathéisme comme position subjective (laquelle peut par ailleurs se méconnaître, comme Balzac a toujours méconnu sa position politique sans que cela ait aucune incidence sur la vérité politique de son uvre), une position dont lenjeu est le rapport du sujet au langage, et nullement dune opinion au sujet dun Dieu qui existerait ou qui nexisterait pas (quil existe sil veut, là nest assurément pas la question). Car cette puissance de Dieu quon peut redouter, on peut encore la situer dans lordre du langage quand on fait de celui-ci lexpression dun sujet ou dune pensée logiquement antérieurs. Impossible dêtre plus clair que Spinoza : là où lêtre sentend comme expression, nous sommes dans la seule question de Dieu cest-à-dire, selon moi, dans le refus de distinguer réalité représentative et vérité (ce qui se traduit notamment par la croyance que tout problème a une solution dès lors quil est méthodiquement posé, ou par celle que la philosophie est un type de " recherche " alors quon nest philosophe quà " trouver ", selon le mot de Picasso qui le désignait certes pas comme philosophe mais comme penseur).
Jappelle " littérature " lassomption langagière de lathéisme non pas comme opinion mais comme position subjective.
La crainte de Dieu, parce quelle sentend à lencontre de limpossibilité de ne pas le redouter, est littérature : que le Dieu dont on peut admettre ou refuser la réalité ne soit pas vraiment celui dont il sagit, bien quévidemment il ne sagisse pas dun autre.
Cest par conséquent de la distinction que je parle : pour le sujet distingué, le savoir de sa réalité dont lentendement divin est le lieu naturel ne compte pas. Et la distinction de la parole, cela sappelle littérature. Même les philistins le savent, qui appellent " littérature " toute position qui nest pas triviale.
Le sujet distingué est le sujet athée, quand bien même il suivrait la messe tous les matins, parce quil nest pas le sujet dont une compréhension idéale (à la limite celle de Dieu, par définition) puisse jamais compter : rien de ce quil comprend ne compte (or tout est potentiellement compréhensible, ne loublions pas). Mais dun autre côté, limpossibilité que la distinction consiste en quoi que ce soit (sinon elle serait une différence) ne peut sentendre comme athéisme que dun point de vue métaphysique : que du point de vue qui ne compte pas.
Donc la crainte de Dieu est littérature, et la littérature sépuise dans son propre athéisme. Voilà quelle est laporie de notre notion. Cette aporie est aussi bien celle de la notion de distinction, aporétique pour la réflexion dès lors que celle-ci ne peut pas ne pas en faire une sorte de différence.
Est littéraire tout discours qui ne cède pas sur sa propre distinction. Cest pourquoi on peut tout à fait désigner comme " littérature " la distinction que la philosophie est constitutivement davec la métaphysique dont je vous ai expliqué que " par ailleurs " elle ne différait pas. Concrètement, cela revient à dire que le métaphysicien est un théoricien, alors que le philosophe (dont il ne diffère par ailleurs pas) est un écrivain. Mais tout le monde sait cela.
A celui qui sen tient aux importances, il est principiellement impossible de jamais reconnaître ce qui compte. Et demander ce qui compte est toujours une question biaisée, parce quelle oblige à adopter une position réflexive relativement à quoi rien ne saurait que plus ou moins importer. La littérature est aporétique parce quelle se tient dans ce paradoxe.
Je ne peux pas en effet dire ce qui compte sans en faire malgré moi la chose la plus importante. Mais justement : est-ce que cette nécessité en quelque sorte transcendantale nest pas justement ce que subvertit le littéraire ? Reprenez la citation dont je suis parti : ce Dieu qui est en cause dans la bataille dite par Hugo, vous voyez bien quil na aucune importance Et pourtant, il est tout ce qui compte.
La crainte de Dieu, cest cette distinction comme subjectivée. On la reconnaît chez celui qui a compris, par exemple que " la Baleine va où elle veut ", dans Moby Dick. Il la compris dans le silence qui sinstalle en lui quand il referme le livre. Celui qui sen tient à laccroissement de culture et de savoir que sa lecture a produit en lui, il na aucun silence. Il peut être très savant et très cultivé, il na rien compris à rien : ni au silence de Dieu, ni à celui des livres quon referme. Le même, selon moi : celui dune distinction quon peut aussi bien nommer vérité, et dont il est dès lors absurde de se demander si quelque chose y correspond Vous avez compris que je parlais de lâme.
Un paradoxe (pas nouveau pour ceux qui suivent depuis longtemps mes petites causeries) : la question de lâme, à mes yeux, cest lathéisme même - parce que la littérature est la parole athée en tant que telle (celle qui nest pas une " recherche ", celle qui ne " veut " rien dire), et que lâme est la réalité littéraire des choses, leur dimension légendaire : les choses dites, précisément, dans un discours qui ne " veut " rien dire et qui n " exprime " aucune vérité qui lui préexisterait et à quoi il devrait se soumettre, ce sont des choses qui , dès lors, ne sont pas sans âme.
Par exemple la bataille, dont Victor Hugo, en trois mots, nous donne lévidence absolue : lâme de la bataille, cest quelle nait été triviale daucune façon ! Et si elle ne lest pas, cest parce quil ny a pas de différence pour elle entre être hugolienne et avoir pour vérité cette nécessité littéraire que Dieu y soit tout ce qui compte. La réflexion nous apprend que cest la constitution de la bataille dans le point de vue " hugolien " qui fait quil y a un vrai Dieu. Je dis que cest le Dieu de la crainte.
Et cest dans le paradoxe de cette dernière reconnaissance (celle du " vrai " Dieu, alors que les croyants senferment dans limagination dun Dieu réel) que réside, à mon avis, lessence de la littérature, donc aussi de la crainte de Dieu.
Méditer sur Waterloo peut être une manière de craindre Dieu, puisque cest y reconnaître ce qui compte. Ce nest pas de la puissance divine quil sagit là, mais de la vérité quon est désormais capable de reconnaître, parce que la lecture de cette phrase a été une épreuve, dans son caractère sidérant : celle que Victor Hugo produit irrécusablement, pour la seule raison quil est Victor Hugo et non pas nimporte qui et quil ne cède pas sur cette distinction.
La crainte de Dieu est lattitude de celui qui ne cède pas sur sa distinction davec lui-même (car chacun est nimporte qui, puisquil est celui que quiconque serait à sa place) : son lieu naturel nest pas la pensée dun individu, cest à chaque fois les choses qui sont vraies (comme la bataille lest ici).
La distinction que le penseur (ici Hugo) est avec lui-même (avec lhistorien quil est par ailleurs et que nimporte qui aurait pu être à sa place), cest elle qui est la cause de la vérité.
Impossible de séparer la crainte de Dieu de laperception dune nécessité : celle que la vérité soit personnellement causée, quand la réalité est toujours réellement produite (même par un Dieu créateur).
En effet, quand vous subjectivez cette nécessité que la vérité soit causée, comment voulez-vous la nommer, sinon " crainte de Dieu " ? Car subjectiver la cause de la vérité, cest forcément lappeler Dieu.
Celui qui craint Dieu reconaît donc la vérité comme telle : dans le caractère nécessairement personnel (donc pas réel) de sa causation. La vérité de la bataille a Victor Hugo pour cause. Il ny a pas de différence entre reconnaître la vérité (cest-à-dire balayer comme sotte lhypothèse dune intervention réelle de Dieu dans le cours des affaires militaires) et reconnaître que cette bataille désormais vraie (alors quelle était seulement réelle) lest parce quelle est hugoliennement instituée. Jappelle littérature le type de cette institution.
Car voilà le paradoxe : il y a la vérité, par exemple telle que Victor Hugo la dit. Et cette vérité nest pas la réalité (la bataille telle quun historien la décrit) bien que " par ailleurs " elle nen diffère pas.
Jappelle donc littérature cette causation de la vérité : là où certains sautorisent de leur savoir ou de leur place, il y a quelquun qui sautorise de lui-même, causant ainsi du vrai là où il ny aurait jamais eu que du réel. On peut donner à cette causation une multitude de noms problématiques. Vous savez que le plus intéressant est à mes yeux celui du génie, dont jespère avoir établi que la notion était exclusivement éthique. Mais vous pouvez aussi rabattre tout cela sur la question, tellement évidente, du " Nom du Père ". Vous le ferez avec pertinence parce que vous rappellerez que dans la question de la vérité il sagit dabord du refus de lerrance propre aux " non-dupes ". Mais justement : errance refusée. En quoi cest de décision, déthique, que je parle. Cest assurément la référence au " Nom du Père " (pure impossibilité par quoi il y a le monde comme existential) qui importe, mais elle ne compte pas, dès lors que vous décidez avec moi quen des formules comme celle de Victor Hugo ici, cest vraiment de vérité quil sagit.
La crainte de Dieu, finalement, cest la question de lauteur, en tant que cette question nest pas celle dun sujet qui sexprimerait dans la littérature, mais bien au contraire celle du sujet qui na pas cédé sur sa propre absence. Là je parle déthique (mais aussi de sublimation, bien que cela ne compte pas).
Cest cette position s " auteuriser " de soi, en somme quil faut désigner comme " cause de la vérité ". En cela tient une part essentielle de mon enseignement, et pas seulement en ce qui concerne la " crainte de Dieu ".
Celui qui ne cède pas sur sa propre absence, quand il revient à la pensée représentative (et certes toute représentation est représentation de quelque chose), il faut dire positivement quil craint Dieu. Par là même on récuse quil existe jamais un Dieu quon craigne : ce Dieu, on ne peut que le redouter.
Le Dieu que jaffirme positivement en parlant de la crainte qui reste une notion transitive, il faut donc lentendre à travers la nécessité de la représentation : la crainte, qui en vérité est crainte de la vérité, on dit quelle est crainte de Dieu puisque la vérité nest rien et que Dieu est quelque chose.
Celui qui est capable de voir que des choses sont vraies, je dis quil nest pas sans âme. Même totalement illettré, il sorigine dans la littérature ; même totalement enfermé dans les croyances des religions instituées, il est athée. Il y a les mécréants qui ninspirent aucun respect, et les athées dont le retour représentatif implique quils craignent Dieu. Le respect quils suscitent en nous les fait reconnaître pour " vrais ", puisque la vérité rend vrai et quoi quil en soit par ailleurs.
Jarrête là pour aujourdhui.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page