La crainte et laudace
Aujourdhui, je voudrais poursuivre mon exploration de la notion de crainte, et accentuer les distinctions quelle me paraît impliquer. Je vais essayer de vous montrer que ce que nous avons compris les dernières fois correspond sinon à la réalité du moins à la vérité des réflexions que tout le monde peut faire. Le cours de philosophie thomiste dont je vous avais recommandé la lecture nous fournira un ensemble bien commode de distinctions. Je vais les critiquer, non pas pour les contester mais, quand elles me sembleront pertinentes comme cest presque toujours le cas, pour montrer en quoi elles mobilisent des significations dont lopposition de la vérité et de la réalité, autrement dit la distinction absolument parlant, est le principe. Nous apercevrons tout leur intérêt quand nous penserons le respect, la dignité et lautorité, dont le principe est à chaque fois que la réalité ne compte pas.
En première partie, je vais explorer le couple notionnel de laudace et de la crainte, pour que vous aperceviez que la notion de crainte, telle que je lai développée jusquici, nest pas une autre que celle qui se trouve engagée dans cette opposition, alors quon aurait pu penser le contraire (la crainte, au sens de la crainte de Dieu, impose le respect, alors quune personne craintive ne linspire pas). Bref, je veux assurer lunité de la notion. Dans la seconde partie de notre séance et la prochaine fois, je prendrai en compte les apports thomistes que jessaierai dintégrer à notre problématique. Ensuite jaborderai les questions décisives du respect et de lautorité.
La crainte et laudace
Je crois que cette opposition évidente devient intelligible à partir du principe que jessaie de mettre en uvre dans mon travail, la distinction de ce qui compte et de ce qui importe dont la vérité me paraît être littéralement la mise en uvre.
Dabord une généralité : si la crainte soppose à laudace, il semble quon doive considérer lobjet de la crainte comme trop grand pour nous, comme dépassant nos capacités de laffronter. Un individu craintif fait des montagnes de tout, comme on dit, alors que laudacieux est déjà au-delà des obstacles quil ne considère jamais pour eux-mêmes, bien quil ne les méconnaisse pas. Laudacieux nest en effet pas un aveugle ni un naïf. Jexprimerai donc cette distinction en disant que lobstacle compte pour le craintif (cest à partir de lobstacle quil pense toute son entreprise dès lors réduite à une velléité) alors quil ne compte pas pour laudacieux (cest à partir de sa fin quil pense les obstacles), mais quil importe (il nécessite telle ou telle mesure, telle ou telle dépense dénergie et dattention). Le craintif est vaincu davance parce que ce qui compte est ce qui nous permet de nous poser nous-mêmes, et que cest seulement un vaincu qui peut être considéré au point de vue de lobstacle. Inversement, on pourrait dire que pour le craintif, les obstacles comptent mais quils nimportent pas (tout obstacle, même petit, est rédhibitoire pour celui qui est craintif : il nimporte pas quil soit grand ou petit, à la limite).
Quest-ce que cela veut dire, être " vaincu davance ", en plus dêtre posé comme étant selon le point de vue de lobstacle ? Jinsiste sur cette question, puisquil sagit pour nous de comprendre lunité de la notion de crainte.
Cela renvoie dune part à une épreuve, et dautre part à lidée quon va, comme on dit familièrement mais avec bien plus de justesse quon ne pourrait limaginer, " y rester ". Celui qui est sûr dy rester, ce serait le craintif. Mais je le demande : est-ce que ce nest pas la définition même de lépreuve, quon y reste ? Lépreuve en effet ne se pense que dans le rapport de celui quon ne sera jamais plus à celui quon est désormais, et qui est un autre, bien que par ailleurs (comme sujet de lexpérience) on soit toujours le même.
Alors tout séclaire, pour cette unité de la notion : celui quon appelle audacieux, cest simplement celui qui ne situe pas sa vérité dans la perte que lépreuve sera nécessairement de lui. Laudacieux est celui qui, pour lui-même, ne compte pas dans sa dimension de sujet de lépreuve, du moins telle quelle apparaît dun point de vue extérieur. Celui quil ne sera plus jamais, autrement dit lui-même comme engagé dans lépreuve, eh bien cest précisément la part de lui qui ne compte pas ou plus exactement dont il a originellement décidé quelle ne compterait pas : lépreuve ne compte pas pour lui, mais cela reste une épreuve. Laudacieux nest donc pas lui-même dans ses marques, cest-à-dire dans les impossibilités de vivre dont sa vie est forcément parsemée, mais il est lui-même seulement par ailleurs : dans la réflexion où il se retrouve toujours comme étant le même, alors que cest précisément la nécessité de devoir être désormais un autre qui paralyse le craintif. On pourrait considérer laudacieux comme un faux sujet, en ce sens : le sujet du " par ailleurs " est seul à compter. Le mensonge, que jexprimerai en disant que ce qui compte ne doit pas compter, pourrait en ce sens être le ressort éthique de beaucoup daudacieux. Le craintif, par opposition, se saisit selon la nécessité quil reste dans lépreuve qui sannonce : alors quil est celui qui sait quon ne revient pas des épreuves, quelles quelles soient (en quoi, donc, elles nimportent pas), laudacieux est celui qui a décidé de ne pas le savoir ou plus exactement de ne pas en tenir compte.
Que laudace soit le plus souvent une fausseté éthique ne signifie pas quelle le soit toujours. On peut considérer au contraire que certains audacieux le sont depuis une position de vérité : ils ont déjà payé la " livre de chair " que le craintif prend pour lui-même. On est audacieux devant les épreuves parce que ce ne sont pas vraiment des épreuves (des épreuves, oui, mais pas vraiment ) parce que le crucial se trouve ailleurs.
Considérons un cas banal : le candidat audacieux au moment daffronter les épreuves du bac est déjà un étudiant, alors que le craintif est toujours un lycéen et que, comme tel, il a tout à perdre. Laudacieux sait que le lycéen quil est restera dans les épreuves, quil nen reviendra pas ; mais ce nest pas dans cette perte quil trouve sa vérité : il est déjà un autre, cest-à-dire un étudiant en puissance. Inversement le candidat craintif est celui qui a pour vérité dêtre lycéen. Quensuite il se retrouve étudiant ne relève pour lui que de la réalité future ou du moins possible : cest peut-être son futur, mais ce nest pas son avenir. De ce point de vue, laudacieux est lhomme de la promesse, puisque cest la promesse qui définit lavenir à lencontre du futur. Non pas forcément une promesse quil aurait lui-même à tenir, mais une promesse à lintérieur de laquelle il se tient, sans nécessairement en avoir conscience : lavenir lappelle. Pour laudacieux, cest donc cette promesse qui compte, et non pas limpossibilité dans laquelle il va effectivement se trouver dêtre le même au sortir de lépreuve. Pour le craintif, il ny a pas de promesse, mais seulement lépreuve : comme elle nest pas définie par autre chose (la promesse, qui compte), elle le définit (elle compte). Dans cet exemple on dira par conséquent que celui qui détermine sa vérité à partir du statut détudiant (les études secondaires sont pour lui la promesse des études supérieures) sera un candidat audacieux, alors que celui qui la détermine à partir du statut de lycéen sera un candidat craintif. Je le dis encore autrement : laudacieux est celui pour qui lépreuve a déjà eu lieu, puisque ce qui compte (et lépreuve est bien la rencontre de ce qui compte, par opposition à lexpérience qui est la rencontre de ce qui importe) se situe ailleurs (dans la promesse). Ainsi le bac est bien une épreuve (pour être étudiant, ce qui compte, cest dêtre bachelier) mais cette épreuve ne compte pas et cest ce qui constitue laudacieux. Il y a en effet des élèves de Terminale qui sont déjà des étudiants (cest seulement pour de stupides raisons administratives quils sont encore dans le secondaire mais leur maturité et leur savoir relèvent déjà du supérieur). Laudacieux na donc jamais affaire quà un semblant dépreuve : en quelque sorte il a déjà payé la " livre de chair ". Ce nest pas par cette épreuve quil sera marqué (le lycéen qui reste dans lépreuve ne comptait déjà pas) mais par une promesse, cest-à-dire par une distinction (celle de lavenir, par opposition au futur).
La crainte et laudace en philosophie : au-delà de tout, il ny a rien
On voit bien cela en philosophie : devant nimporte quel sujet, par exemple une dissertation de bac, il y a les craintifs et les audacieux. Et certes, assumer un sujet de dissertation est toujours une épreuve. Les craintifs, eux, ils nenvisagent même pas quun être humain puisse répondre aux " grandes " questions (les " auteurs " nont jamais rien fait dautre, mais ce sont des " génies " cest-à-dire des sortes de monstres extraterrestres), précisément parce quils les craignent. En quoi ils ont raison : une question qui ninspire pas la crainte nest tout simplement pas philosophique. Mais justement : celui qui est philosophe entend la question depuis une épreuve bien plus originelle : depuis une épreuve qui est celle du nom secret, dont je vous ai longuement parlé lannée dernière. Le philosophe, la question lui " parle ", comme on dit, et lépreuve consiste à assumer cette parole : il lentend murmurer ce nom quil ne connaît pas, mais dont il nest pas sans savoir que cest le sien, celui des " natures " (au sens où le cogito est de nature cartésienne ou lIdée de nature platonicienne) dont le dit est la philosophie elle-même. Là est la crainte, pour laudacieux : dans ce nom quil entend comme la vérité de tout ce quil pourra penser (par exemple Kant pense la nécessité et le résultat de sa pensée, pour nous qui avons lu ses livres, cest la nature kantienne de la nécessité), alors que pour le craintif elle est dans la question elle-même, toujours trop grande pour lui.
Et certes, elle lest. Une question philosophique est trop grande pour nimporte qui, et elle justifie en ce sens quon se plaigne simplement de lavoir lue. Prenez nimporte quelle question et vous constaterez quelle est trop grande, insupportable de hauteur, démesurée par rapport à nos facultés au point den devenir grotesque : à nous, pauvres potaches ou pauvres fonctionnaires, on demande tout simplement de décider des ultimes significations de lexistence ! Si lon néclate pas de rire, on est paralysé par la crainte. Au mieux, par conséquent, on essaiera de tenir un discours relativement raisonnable : là où lon nous demandait de décider de lultime, tout le monde se contente, autant que possible, déviter le ridicule ! Et dans ce but, on dira par exemple quil faut " interroger la question " (ce qui dispense évidemment dy répondre) défaussement objectif à quoi on ajoutera le plus souvent un défaussement subjectif par lappel aux " auteurs " Or cette option de médiocrité, cest celle que nimporte qui ne peut pas ne pas adopter devant limmensité des enjeux impliqués dans la moindre question, dès lors quelle est philosophique. Autrement dit assumer la crainte par le défaussement objectif et subjectif, cest originellement décider que lépreuve est là, simplement dans la question toujours trop difficile et devant quoi on choisira dès lors de se défiler. Mais est-ce que lépreuve ne serait pas ailleurs, là où précisément il sagit vraiment de philosopher, à savoir dans la question des " natures " ? Cest en tout cas ce que toutes les lectures de tous les auteurs enseignent depuis que la philosophie existe La question ne compte donc pas, en vérité, cest-à-dire pour le philosophe : elle importe. Par exemple le cogito, les vérités éternelles, la création continuée, la méthode, la morale provisoire : autant de questions dont on peut hiérarchiser limportance, mais cest toujours Descartes et cest cela qui compte, comme aucun des lecteurs du philosophe ne lignore.
Telle est lalternative, pour illustrer la distinction que je viens de faire entre le craintif et laudacieux : est craintif (par exemple potache ou fonctionnaire) celui pour qui la question compte, est audacieux (ici philosophe) celui pour qui elle importe, bien que " par ailleurs " toute question reste une épreuve. Une épreuve, oui, mais pas vraiment : ce qui compte vraiment cest par exemple la nature cartésienne de tout ce dont traite un ensemble de textes. Quon affronte lépreuve de la pensée (penser est une épreuve, puisquon ne pense quen absence de soi-même), et tout change : on passe de la crainte à laudace parce quon passe de la réalité anonyme à la promesse du nom secret, et donc du savoir à la vérité. Assumer le nom comme secret, voilà lépreuve, voilà la pensée. Et dès lors se décident positivement les ultimes significations sur lesquelles on était interrogé. Par exemple Descartes nous dit de manière parfaitement explicite ce quil en est originellement de la vérité et de la destinée humaine !
Or ces réponses aux interrogations ultimes que les philosophes donnent effectivement , vous voyez bien quelles procèdent dune décision originelle : la pensée qui consiste à poser comme un la nature et le nom secret. Cest bien de décisions sur la nature de la vérité ou sur la nature du temps quil sagit quand Descartes nous parle du cogito, des vérités éternelles ou de la création continuée. Et cette décision consiste à nouer, sous le nom de nature au sens que je viens encore de rappeler, lêtre des étants au nom propre dont ils relève depuis toujours. En quoi nous retrouvons ce que jappellerai la plus haute responsabilité, celle du penseur : la responsabilité de ce qui sentend en antériorité à lêtre (quen est-il vraiment de létant quant à ce quil soit ?).
Voilà en fin de compte ce qui est impliqué dans la crainte : cette antériorité !
Jai dit souvent que la crainte était en exclusivité à toute réalité, puisque la vérité nest pas une sorte de réalité (et le savoir, par exemple, est encore une réalité). Vous voyez que concept de la crainte devait conduire là où plus rien ne peut correspondre : en antériorité à lêtre. Et cette problématique de lantériorité absolue (à quoi par définition rien ne saurait correspondre), vous avez bien sûr reconnu que cétait la problématique du nom secret, celle de la promesse pour laquelle aucune réalité ne saurait compter, autrement dit celle de lautorité. Car cest du statut de lauteur (au sens où les philosophes sont des " auteurs ") que je viens de vous parler... La crainte ne concerne donc pas un sujet qui aurait simplement écrit des livres (un " auteur " au sens mondain du terme) mais elle concerne celui qui décide de ce quil en est vraiment de tout de létant considéré dans son être. Que lêtre lui-même et comme tel relève dune autorité, voilà aussi bien ce quon peut nommer vérité. Dans la crainte, cest toujours de cela quil sagit, en fin de compte.
Passons maintenant à des considérations moins essentielles.
Trois exemples de crainte : la paresse, la honte, la confusion
Peut-on dire, avec le P. Labourdette au cours de qui je me réfère, que certaines craintes portent sur notre propre activité alors que dautres, dont je renvoie lexamen au prochain cours, portent sur un objet extérieur, donnant lieu à de ladmiration, à de la stupeur ou à de leffroi ?
Les exemples donnés de la première éventualité sont la paresse, qui serait crainte de la fatigue, puis la honte qui serait crainte du blâme, et enfin la confusion qui serait la crainte de ce quon a fait.
Ces définitions semblent absurdes : la crainte paraît renvoyer à une temporalité en quelque sorte projective ; or le paresseux sinstalle en lui-même et jouit de sa propre passivité ; celui qui est honteux peut certes craindre le blâme, mais il est dabord il est installé dans la conscience de sa faute, et on ne voit pas non plus comment elle pourrait caractériser, sous lappellation de confusion, le rapport à ce quon a fait dans le passé.
Je crois pourtant quil est possible de reprendre ces définitions paradoxales. Car est-ce que la paresse nest pas à la fois une épreuve et la conscience de lépreuve (donc crainte, daprès notre première analyse), dès lors que paresser signifie céder sur sa propre spontanéité en décidant que la passivité sera non seulement notre réalité (mais cest aussi vrai quand on se repose) mais encore notre vérité (en quoi consiste donc la paresse proprement dite) ? Or paresser nest pas un état : cest une décision quon maintient et quon renouvelle à chaque instant, un peu à la manière du Dieu de Descartes qui maintient dans lêtre la réalité en la créant à nouveau à chaque instant. Et cette décision, précisément comme décision et non comme nature, est-ce quelle ne dit pas ce quil en est vraiment de soi (un paresseux, par exemple : non pas une nature psychologique mais une détermination éthique) ? Dès lors quon distingue clairement paresser et se reposer, cest-à-dire dès lors quon la reconnaît comme une décision constamment réitérée, on reconnaît la paresse comme étant à la fois lépreuve et la conscience de lépreuve (elle est décision constante de continuer), et par là même, pour son sujet, rapport à sa propre vérité, à lencontre de sa réalité
La honte opère pareillement une distinction entre ce quon est réellement et ce quon est vraiment. Réellement on est coupable, et vraiment on est indigne. Le sentiment de lindignité concerne expressément la distinction de ce qui compte et de ce qui importe : on est indigne quand on a cédé sur ce qui compte au nom de ce qui importe (par exemple on a pu voler, et personne ne songerait à nier limportance de largent) ; de sorte que la honte, en tant quelle est sentiment de lindignité et pas simplement de la culpabilité est elle aussi le maintien de cette distinction. En ce sens, il est juste de dire que la honte est crainte du blâme : non pas crainte de cette épreuve que sera le fait éventuel dêtre blâmé pour ce quon a fait, mais rapport à ce qui compte en tant quil compte et sur quoi on reconnaît quon a cédé. Cest à distinguer la conscience de la culpabilité. Il y a des gens qui nont honte de rien : ils ignorent la crainte, au sens où jai parlé lautre jour de la crainte de Dieu. Ce sont des gens sans âme.
Enfin, peut-on dire que la confusion est une sorte de crainte ? Pour le savoir, il faut se demander entre quoi et quoi il y a confusion, bien sûr.
Confondre, ce nest pas identifier. La question de la confusion ne renvoie donc pas à des différences comme le ferait celle de lidentification. Cependant, tout ce qui est distingué peut par ailleurs (cest-à-dire là où ça ne compte pas) être posé dans des différences. Dans le bronze, par exemple, le cuivre et létain sont confondus. Cela signifie quils étaient originellement différents. Mais quand on se place du point de vue du bronze, il faut non pas les différer mais les distinguer. Bref, il ny a de confusion que là où il devrait y avoir distinction, et surtout pas différence. Toute confusion est référence à une distinction première. Quand nous disons à quelquun que nous sommes confus, par exemple davoir cassé par maladresse une belle tasse en porcelaine, cest donc que nous étions distingués et que ce dont nous sommes responsables a aboli cette distinction ? Quelle distinction ?
Considérons lacte qui a pu nous rendre confus. On pourra être gêné de sêtre montré maladroit si lobjet na pas de valeur, mais sil en a une, on se sentira confus. Limportance du dommage entre donc en ligne de compte. Comment ? Je dirai que cette importance, si elle est vraiment grande, rendra dérisoire la distinction que je peux toujours faire, pour mex-cuser, entre moi et mon acte : cest bien moi qui ai cassé la tasse, je ne vais pas dire le contraire, mais ce nest pas vraiment moi, puisquelle est tombée à loccasion dun faux-mouvement. Il sagit donc bien dune distinction et non dune différence : le même, mais pas vraiment ; autrement dit : lacte nest pas une autre réalité que le sujet, mais cest sa présence, sa manifestation, son effectivité. Dun autre côté, pourtant, il serait absurde de les identifier : la course nest pas le coureur. Vous vous souvenez de ce quon a vu, à ce sujet : on peut dire indifféremment quune distinction est une différence au sein de lidentité (alors quune différence est une différence au sein de laltérité), ou quune distinction est une différence qui ne consiste en rien (alors que toute différence consiste en quelque chose). Je tiens beaucoup à cette équivalence des deux définitions, qui permet de résoudre bien des difficultés conceptuelles. Donc entre le sujet et son acte, il ny a évidemment pas de différence, mais tout aussi évidemment il y a une distinction. Et cest delle quil sagit quand nous disons que nous sommes confus. Etre confus, cest vivre la légitimité de la confusion opérée par lautre entre nous et notre acte (il est vrai quon est celui qui aura dépareillé le service) légitimité dont le principe est la grandeur du dommage, qui doit avoir rendu dérisoire toute mention de la distinction en question (" je nai pas fait exprès "). Je le dis autrement : à partir dun certain degré, lacte cesse dimporter, il se met à compter (par exemple on ne nous invitera plus jamais). Et dès lors que lacte compte, et que la distinction est précisément distinction de ce qui compte, alors il ne reste plus de possibilité quil y ait en nous une distinction qui puisse encore être vraie (bien quelle puisse encore être réelle). Je peux donc mex-cuser, cest une parole qui, bien quelle renvoie à une réalité indubitable (je nai effectivement pas voulu casser la tasse), est désormais sans vérité (ce qui compte, cest que jai cassé la tasse, et on ne minvitera plus). Voilà en quoi consiste la confusion.
Nous savons donc ce quest la confusion, mais nous ne voyons pas quel rapport il peut y avoir entre cet émoi et la crainte, au sens où je vous ai expliqué quil ny avait de crainte que de limpossibilité (ou de labîme, dont je viens de nommer la notion comme " antériorité à lêtre ") que la vérité est toujours pour elle-même impossibilité qui rend compte de la dimension dépreuve impliquée dans cette idée.
Je crois quon peut lapercevoir en prenant conscience que la confusion est une souffrance. Dire quon est confus, en effet, cest dire quon souffre. Or une souffrance en appelle non pas à une réalité qui pourrait la soulager (on ne confond pas la souffrance et la douleur, y compris morale) mais à quelquun, à un autre, à qui dune certaine manière la plainte est adressée. Dire sa souffrance en tant que telle, cest un peu sen plaindre (dailleurs : dire quon souffre, cest se plaindre). On se plaint donc de la légitimité de la confusion opérée par celui à qui lon a porté tort.
Dès lors la solution se présente à nous. Car celui à qui lon a fait du tort, sil nest pas question quil nous excuse (précisément : la confusion, cest la conscience de labsurdité quil y aurait à parler dexcuse), mais il peut nous pardonner. Lexcuse est du côté de ce qui importe, le pardon du côté de ce qui compte. Voilà donc lessentiel : celui qui est susceptible de nous pardonner, il est impossible que nous néprouvions pas de crainte (au sens que jai défini la dernière fois) à son endroit.
Et pourquoi ? mais parce que le pardon est impossible ! Pardonner est en effet exclu davance du champ des possibilités, puisque cela consiste à faire à nouveau confiance, et que ceux qui nous ont trompés une fois ou qui nous ont porté tort une fois, il est impossible, avec la meilleure volonté du monde, que nous leur fassions à nouveau confiance. Tout le monde le sait et il est dès lors exclu que le pardon puisse jamais constituer le projet de quelquun sa possibilité. Lessence du pardon réside dans sa propre impossibilité. Ce qui ne signifie pas quil ny a pas de pardon, mais ce qui signifie quon ne peut pas avoir le projet de pardonner (bref, le pardon relève de léthique, là où le sujet est en impossibilité à lui-même). La crainte est la reconnaissance de la dimension dimpossibilité radicale de ce qui est en cause. Notre souffrance ne trouvera sa résolution que dans le pardon.
La crainte est donc bien rapport à labîme dont je parlais lautre jour, à cette impossibilité radicale qui définit la vérité à lencontre de la simple possibilité quil y ait de la vérité (car sil y a de la vérité, cest du savoir ou de leffectivité et non pas de la vérité). La confusion est bien une crainte.
Jarrête ici pour aujourdhui. La prochaine fois, nous continuerons cet examen, notamment à travers les notions de stupeur, deffroi et de sidération que nous prendrons soin de distinguer. Ensuite, nous examinerons les trois sortes de craintes qui sont avancées dans la philosophie thomiste. Le savoir que nous aurons établi à travers toutes ces distinctions devrait constituer une base suffisamment solide pour quon se risque ensuite à étudier la signification du respect.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page