Cours du 20 octobre 2000 : La crainte : enjeu de la notion
La crainte est la base de la vie spirituelle. Lélaboration de cette notion est destinée à cerner, dun point de vue subjectif, le point de vérité dont le respect et la philosophie sont lépreuve, chacun à sa manière. La crainte comme sensibilité réfléchie, cest le respect ; la crainte comme réflexion intellectuelle, cest la philosophie. Disant cela, cest une sorte de boussole que je vous donne.
Lenjeu philosophique de la notion de crainte
Je disais que le travail du philosophe, comme dailleurs tout travail de pensée, se fait forcément dans la crainte, bien que ce terme ne désigne ni laffect habituel du travail qui est plutôt lennui, ni la finalité que la réflexion sur ce quon fait constitue toujours (on travaille pour savoir qui lon est, cest-à-dire pour reconnaître ce que notre vrai nom signifie comme UN de vérité et dexistence, au-delà de tout ce quon pourra jamais se représenter). Quand je parle de la crainte comme étant le fond même de la vie spirituelle, et donc aussi du travail de la pensée, cest pour indiquer quen elle cest seulement de ce qui compte quil sagit et jamais de ce qui importe. Dire que la philosophie se fait toujours dans la crainte, cest dire quon ne philosophe pas sur nimporte quoi mais seulement sur ce qui compte ; et quand je rappelle que tout respect comporte une dimension de crainte, cest pour dire que seul ce qui compte dune manière ou dune autre peut le susciter. Pour ce qui importe, la pratique na pas plus de respect que la théorie na de philosophie, et cette exclusivité est lenvers de la crainte.
Vous avez maintenant une notion bien commode pour désigner formellement lenjeu de toute cette recherche que jengage devant vous : la marque. Tout ce qui relève de la marque suscite la crainte. Corrélativement au paradoxe de la réversibilité de la marque (tout ce qui est marqué est marquant), il doit donc y avoir un paradoxe de la crainte, quil faudra élaborer.
Je peux déjà en indiquer les contours en disant programmatiquement que le respect sera le sentiment qui nous rapporte de manière privilégié à ce qui est marqué, et dautre part que la crainte considérée en elle-même et non plus comme une composante du respect dira notre rapport à ce qui est marquant. Les notions concomitantes de dignité et surtout dautorité (car on peut aussi bien dire que la nécessité quil soit respecté suffit à définir ce qui est digne et dautre part quil ny a jamais de respect que de lautorité) doivent sentendre à partir de ces définitions. Voilà, à grands traits, dans quelle direction je pense aller et jespère que le chemin qui souvre devant nous permettra des rencontre étonnantes.
Jen ai suscité une la dernière fois, je crois, en vous rappelant à partir de Kant quil ny avait de savoir quen crainte de la philosophie, de sorte que cette dernière peut aussi bien se définir comme cela dont tout savoir se constitue dêtre la crainte. Je verrais bien linstitution dune science eidétique à partir de cette indication : la physique nest assurément pas crainte comme la géographie est crainte. A la question de lessence dune science ou plus généralement dun savoir, il faut à mon avis répondre par lindication dune crainte très particulière de la philosophie, quon distinguerait évidemment dune autre crainte suffisant à déterminer un autre savoir : on donnerait à cette question une réponse non pas platement épistémologique mais spirituelle, puisquà chaque fois serait indiqué de quelle manière très particulière les " natures " de la philosophie, qui sont à chaque fois lun nominal de lexistence et de la vérité, sont en cause. Car les savoirs sont aussi des réalités spirituelles.
Dailleurs tout le monde le sait et beaucoup de philosophes ont développé cette nécessité dune manière métaphysique. On pense immédiatement à Hegel, mais vous pouvez aussi considérer quil y a une géométrie platonicienne, une physique kantienne, une sociologie marxiste, une histoire nietzschéenne, une psychiatrie heideggerienne et une autre sartrienne (autant dexemples réels, comme on sait), et ainsi de suite. Mais ce que je disais vaut au-delà de ces réflexions métaphysiques, puisquil est impossible quun savoir ne soit pas en même temps un certain rapport dexclusion à la vérité et que la vérité, par définition, cest laffaire de la philosophie ! Jappelle " crainte ", pour des raisons dont jespère vous convaincre progressivement quelles nont rien darbitraire, le rapport constitutif de ces savoirs à la philosophie à chaque fois signifiée comme telle par un nom propre.
Et puis il suffit découter parler des spécialistes de disciplines différentes, à quelque niveau quon les considère (une simple salle des professeurs dans un lycée) : laveugle référence à la philosophie est absolument constante et omniprésente comme la constitution même des discours, leur impensé, lenvers qui le fait tenir. Tous lignorent, mais aucun dentre eux nest sans le savoir, puisque dès quils ouvrent la bouche, cest pour rapporter la vérité quils manquent (et dont le plus souvent ils nimagineraient même pas la notion) aux seuls spécialistes de la philosophie (par ailleurs gentiment moqués pour linconsistance de leur savoir) Voilà encore la crainte : dans cette reconnaissance, moins méconnue que déniée, que le la réalité dont ils ont le savoir ne compte pas et quil y a des gens qui sont les représentants de ce qui compte. Les professeurs de philosophie sont respectés ès qualité : si peu philosophes quils soient généralement, ils impressionnent toujours. Ils nimportent guère, par exemple dans les décisions dorientation, mais ce sont eux qui comptent. Voilà, quasiment dans son aspect tangible pour ne pas dire trivial, la constitution spirituelle des savoirs.
La définition spirituelle de chaque savoir par une certaine crainte quil est de la philosophie donne un bon moyen de faire apercevoir lenjeu de lenjeu, si je puis mexprimer ainsi, puisquelle aboutit tout de suite à une aporie concernant le savoir philosophique. Car enfin, sil ny a de savoir quen crainte de la philosophie, la philosophie elle-même, comment est-elle possible ?
Mais elle ne lest pas ! Voilà bien en quoi elle compte quand tous les autres savoirs importent plus ou moins ! Je suis très sérieux en disant cela, et que je ne fais que répéter ce que tout le monde sait depuis quil y a des philosophes et des savants, et quon voit les seuls savants continuer le travail de leurs prédécesseurs. Si la philosophie était possible, nimporte qui pourrait en faire : en prenant place dans sa continuité, il serait philosophe : serait philosophe nimporte quel représentant de la philosophie, bref un " en tant que ". Or non : la philosophie, à chaque fois, il faut linventer et à chaque fois le nom propre de celui qui parle décide de ce qui sera dit (par exemple : que la Nausée traite de lexistence comme sartrienne, etc.). Je vous ai expliqué, en réfléchissant sur la notion de tradition, de quelle nature était cette invention : de la nature quon ne peut pas apprendre, parce quelle renvoie à lacte subjectif lui-même, qui est la métaphore. Dire que la philosophie est le discours de la première personne ou dire quelle est impossible, cest pareil, puisque la première personne nest réelle quà se manquer, quon nest jamais soi que sans soi. Et de fait, ce quon fait en première personne, cest ce que nul ne devait ni ne pouvait faire, à commencer bien sûr par celui quon est soi-même par ailleurs.
Il ny a pas de différence entre dire que tout savoir sentend lui-même en crainte de la philosophie et dire que la philosophie nest possible que " génialement " au seul sens désormais acceptable de ce terme qui est un sens éthique. Qui peut prétendre ignorer quil sagisse de cela, en philosophie ?
En toute philosophie il sagit dinventer et non pas de continuer la philosophie (ou, si lon préfère se situer au niveau des énoncés : la question suprême de la philosophie est celle de la philosophie) ; elle na jamais fonctionné autrement selon une nécessité que tout le monde constate empiriquement et que jai passé lannée dernière à essayer de rendre intelligible devant vous. Donc que la philosophie soit sa propre impossibilité, quelle soit son propre manque philosophique bref, quelle ne soit possible que sur le mode du génie voilà labîme dont tout savoir se trouve originellement constitué.
Vous mavez compris : si la crainte est le rapport que nous entretenons au philosophique comme tel (ce qui compte cest-à-dire ce qui marque, par opposition à ce qui importe), et si la philosophie nest que sa propre impossibilité (génialité), alors cela signifie quil ny de crainte que de labîme. Cest ce que je vais développer bientôt en interrogeant de multiples manières la crainte et ses objets lesquels sont donc à chaque fois des réalités marquantes : des réalités qui ouvrent labîme ouverture par quoi seulement il sera légitime de prononcer le mot " vérité ".
Conceptuellement donc, je veux découvrir quel rapport il y a entre la marque, cela seul qui compte, et labîme (dont il serait trop facile de dire quil est celui où se précipite depuis toujours ce qui importe !).
Si je parviens à réaliser cette ambition (vous en serez seuls juges), jespère pouvoir utiliser les résultats qui auront été acquis pour penser à nouveau frais la distinction quil faut faire entre la question qui et la question quoi.
Chaque fois que nous éprouvons cette irréductibilité, je dis que nous sommes dans la crainte ce qui revient à dire que nous respectons ce qui sen donne comme le porteur, quil sagisse dune personne ou dune chose. Un uvre dart, pour préciser cette dernière allusion, est quelque chose qui existe comme si cétait quelquun : le porteur réel de la distinction entre qui et quoi. Le respect est le sentiment qui nous lie au porteur de ce qui inspire la crainte : le respect est la reconnaissance, au double sens dattestation et de gratitude, de ce " port ". Quant à savoir pourquoi ce qui est porteur de ce qui inspire la crainte doit sentendre à travers les schèmes de la reconnaissance qui renvoie plutôt au désir et de la gratitude qui renvoie plutôt au don, cest ce que seule une analyse longue et minutieuse du respect pourra nous donner celle que je vous proposerai quand nous saurons bien ce quil en est de la crainte.
Cette " distinction " du respectable, vous savez quelle est la vérité non seulement au sens réel (un vrai bourgeois, cest un bourgeois distingué par exemple Thomas Mann et un bourgeois distingué, même si lon est par ailleurs un adepte de la révolution prolétarienne, cest quelquun qui inspire un respect particulier) mais surtout au sens personnel (on doit nommer " personne " le sujet qui a raison en tant quil a raison, sinon on en fait non pas quelquun mais quelque chose : un vivant fatigué, une subjectivité aliénée, etc.). La vérité est sa propre antériorité et par conséquent son propre abîme, puisquil ny a de vérité quen vérité (elle nest pas un mode particulier de la réalité). Cet abîme, que je nomme habituellement génie (de sorte quon peut dire que penser consiste simplement à ne pas reculer devant labîme ), je compte donc en utiliser la notion pour reprendre la distinction entre qui et quoi. Vous verrez peut-être où jai lidée daller si je formule mon intuition au moyen dune sentence, à mon avis décisive dans lordre du spirituel : dis-moi quelle est ta crainte (et pas simplement ce que tu crains) et je te dirai qui tu es (et non pas simplement ce que tu es).
Cest ce qui est étonnant, en philosophie : ce travail de la spirale. On en revient toujours au même, mais à chaque fois on se situe plus loin en profondeur que lors du dernier passage. Tout en sachant quil ny a pas de fond
La prochaine fois, je serai plus accessible aux nouveaux venus. Je vais même être un peu scolaire, malgré le peu destime que jai pour cette attitude, parce que je veux vous convaincre que je ne prends pas du tout la notion de crainte dans un sens arbitraire mais quau contraire la compréhension que je vous en propose est on ne peut plus traditionnelle. Ceux qui mont suivi lannée dernière savent pourquoi et comment ce qui nest pas traditionnel ne peut pas être philosophique. Je vous proposerai donc une rapide analyse de la notion telle quon peut la réaliser en classe de Terminale et, comme cest principalement dans lexpression " crainte de Dieu " que la notion apparaît dans ce qui me semble être sa vérité, je me référerai aux enseignements de la théologie thomiste (je verrai ensuite si, faute dinspiration, jopérerai le passage obligé par Kierkegaard que vous pouvez lire aussi bien que moi et qui a dit des choses importantes sur ce qui nous intéresse).
Nétant pas du tout spécialiste de théologie, je me mets à lécole de ceux qui le sont, et je voudrais vous convier à le faire avec moi en vous renvoyant à un très bon cours de philosophie thomiste et de " théologie morale " qui traite longuement de la crainte, dans sa deuxième partie magnifiquement intitulée " le don de crainte " : celui du P. Michel Labourdette, que vous pouvez vous procurer à ladresse suivante : http://www.domuni.org/domuni_france/cours_anciens/theologie/esperance/index.htm Ce travail nous sera très précieux et je my référerai au moins de manière implicite dans les prochaines séances, avant de mengager sur le chemin que je vous ai indiqué.
Bonne lecture donc.
Je vous remercie de votre attention.
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