Cours du 13 octobre 2000 : philosophie et spiritualité (fin) - la crainte
La séance daujourdhui sera la dernière que je consacrerai à la corrélation de la philosophie et de la spiritualité du moins expressément puisquon peut aussi bien dire que cette question est la seule qui compte dans mon enseignement. Je vais considérer la philosophie dans sa réalité dont jindique quelle est toujours déjà spirituelle, cette réalité qui est constituée dun ensemble duvres dont nous sommes les héritiers.
Je terminerai la séance en vous donnant une notion qui me semble décisive pour conclure cette enquête et qui servira de transition vers le nouveau cours sur la signification du respect que je suis en train de préparer : la crainte. La pensée est inséparable de la crainte et je crois que cette vérité ramasse la corrélation du philosophique et du spirituel.
Le vrai, la tradition, et la question de soi-même quon en reçoit
Discours de celui que nul ne peut remplacer, la philosophie ne peut exister que sous forme duvre. Luvre est lidentité du fait de poser la question de la vérité (" comprendre " une uvre, cest articuler cette position) et den être depuis toujours la réponse non pas comme théorie, bien sûr, mais comme existence (un tableau est une uvre si en lui, ce qui compte, cest quil existe). Toute uvre est donc étonnante. Et dire cela, cest dire que vous ne pouvez reconnaître une uvre sans vous interroger.
" Vous " ? Qui est-ce que vous interrogez, quand vous vous interrogez ? Vous même comme un autre, forcément. Mais quel autre ? Simple : celui dont vous ne pouvez dire le nom, parce que ce nom est, à lencontre de celui que porterait nimporte quel autre enfant que vos parents auraient eu à votre place, vraiment le vôtre. Là vous serez marqué.
La réversibilité de la marque est le principe qui rend compte de la tradition, dont nous avons eu loccasion de voir quelle était faite de métaphore (chaque moment dune tradition est la métaphore du précédent par exemple Spinoza de Descartes, Diderot de Spinoza, et ainsi de suite et cest en ce sens exclusivement quil est traditionnel). Car la métaphore, de ne pouvoir être apprise, est forcément quelque chose qui marque. Et le marqué, à son tour, marque. Si donc cest à partir de linvention métaphorique (le dit de la première personne comme telle) quil faut reconnaître luvre, alors son incidence sera, au niveau suivant, de susciter linvention métaphorique. Telle est la tradition, forcément faite de spiritualité, la distinction de la métaphore et du concept permettant dès lors den opérer la réflexion.
Et certes, on peut dire que le spirituel est le reste de la métaphore relativement au concept qui dirait exactement la même chose. Ce reste est limpossibilité au savoir, ou encore la distinction. Effet de la marque, qui à son tour marque : institue un lieu de vérité en qui la reconnue.
Cest pourquoi, pour revenir à la question des uvres et plus précisément à celle de la philosophie, on peut dire quil appartient à luvre rencontrée quelle soit, à lendroit du lecteur, le don de la question quil est pour lui-même. Voilà en quel sens concret, cest-à-dire spirituel, il faut entendre la notion de tradition. Et cette définition peut aussi bien se traduire à son tour en disant que la tradition est le réel de lirréductibilité de la question " qui " à la question " quoi ".
Dès lors, la spiritualité apparaît comme lordre dans lequel on est pour soi-même son propre enjeu.
Quand donc je parle de la pensée comme de lacte de sautoriser de soi-même, il faut se référer à cette nécessité, et non pas à on ne sait quelle sotte arrogance de celui qui tiendrait pour rien ses devanciers. Sautoriser de soi-même, cela signifie sautoriser de la tradition, parce que le propre de celle-ci est dexister comme nécessité métaphorique et que le propre de la métaphore, justement de ne pas relever du savoir, est de marquer. Et cest là où nous sommes marqués que nous sommes capables de vérité.
Lidée de sautoriser de soi-même, en dautres termes, nest rien dautre que lenvers de cette autre idée : il ny a de vérité que donnée, le don de la vérité étant lincidence du vrai comme tel.
Lincidence du vrai comme tel, il faut la nommer " esprit " (révérence rendue à Hegel).
Essayons maintenant de concrétiser cette idée de la vie spirituelle : que luvre soit pour le lecteur un certain don quil reçoit de lui-même
Subjectivement parlant, lincidence du vrai est forcément une interpellation. Par ce terme, je désigne la réflexion de lécoute silencieuse inhérente à létonnement. Si nétonne que ce qui se donne comme la mise en question de la vérité, et si la notion de vérité est exclusivement éthique (entée sur lirréductibilité de la première personne), alors en effet toute uvre, dès lors quon la reconnaît comme telle (comme étonnante), nous interpelle. Dans cette interpellation je vois en quelque sorte lenvers de la vie spirituelle, cest-à-dire de lépreuve de ce qui compte en tant quil compte.
Lidée nest pas de moi, ou plus exactement je ne lai pas inventée. Regardez laversion que provoquent les uvres, pour la majorité du public. Il suffit par exemple quune uvre connue comme telle soit programmée à la télévision, pour que laudience seffondre. Quel est le sentiment si particulier qui pousse le téléspectateur moyen à changer aussitôt de chaîne (et non pas à éteindre son poste : le silence qui sensuivrait lui parlerait de lui-même !) dès quil pressent quil va y avoir de la pensée ? Est-ce que ce nest pas déthique quil sagit là ?
Il est impossible de rencontrer une uvre (une réalité étonnante ayant pour vérité quun simple nom linstitue comme vraie) sans quon sinterroge soi-même quant à ce quil en est vraiment de la vérité. Cest le moment de létonnement qui situe notre écoute là où les choses nous " parlent " de la nécessité où elles sont de devenir vraies, et par là de nous situer au-delà de tout ce que nous pourrons jamais savoir. Fuir luvre, cest reculer devant ce moment.
Je le dis dune manière plus simple : est-ce que le propre dune uvre nest pas de nous demander compte de nous-mêmes, de nous demander ce que nous avons fait de notre " talent " (le " es " du " wo es war ") ?
Sans cette hypothèse, la haine majoritaire pour les uvres serait incompréhensible. Impossible dêtre médiocre, cest-à-dire davoir pris le savoir comme cause (y compris le savoir inconscient), sans haïr les uvres, précisément parce que leur rencontre nous touche là où nous avons à penser, et quon ne pense jamais que sans savoir.
Dans le vrai qui est sujet de la vérité, il sagit paradoxalement de nous. Car enfin, cest bien luniversalité qui le définit : son avènement embarque dans la question de la vérité, qui est la question propre, quiconque en est le témoin. Est-ce que ce nest pas sur le tableau ou dans le livre depuis le lieu infiniment lointain (" wo ", " war ") de notre " talent " (" es ") que ces vérités apparaissent, étant dès lors autant de demandes de comptes ?
Les uvres dont nous sommes les héritiers (cest donc de la tradition notamment philosophique que je continue à parler) ont institué le lieu lointain doù la question personnelle se pose à nous. Elles nous en ont par là même rendu responsables. De seulement les avoir rencontrées, nous sommes désormais les dépositaires de ce qui, dès lors, nous identifie à notre propre promesse. Or la promesse, cest que la réalité toujours importante dans tous les domaines, ne compte pas Alors, si lon a décidé dêtre un " en tant que ", on se trahit soi-même en reportant sur autre chose (notre fonction, notre place, notre savoir, bref notre importance) la promesse dexistence que chaque personne est originellement et dont il faut nommer " esprit " lordre de donation. Autrement dit, on décide de ne pas distinguer lavenir qui est leffet de la promesse comme don, du simple futur qui renvoie à lindéfinie normalité métaphysique de tout ce qui arrive.
Lexistence selon la promesse, ou encore la distinction de lavenir qui est seul à compter à lencontre du futur qui importe et qui peut bien être ce quil voudra, on peut dire aussi que cest la vie spirituelle.
Eh bien, et pour revenir à notre activité, je crois que la tradition philosophique est en ce sens transmission de la promesse personnelle : dans létonnement de sa lecture Spinoza a reçu de Descartes lécoute de la promesse quil était depuis toujours pour lui-même et que, peut-être sans cela, il aurait " oubliée " cest-à-dire trahie.
Personne nest capable déchapper tout seul à la médiocrité : il faut que la liberté nous soit donnée. Quand la vie est dans la dimension de ce don, on dit quelle est " spirituelle ".
La philosophie qui est réflexive, cest donc la spiritualité de la conscience, tout simplement.
Il y a encore bien des choses à dire sur la dimension spirituelle de lactivité philosophique, et jaurai très certainement loccasion dy revenir. Mais enfin, jai dit le principal tel quil était impliqué dans la notion si étonnante de distinction, quil faut toujours entendre à lencontre de léventualité que la philosophie diffère en quoi que ce soit de la métaphysique (ou, si vous préférez, à lencontre de léventualité que lâme soit réellement quelque chose). Avant de vous quitter pour aujourdhui, et en manière de transition vers la série sur le respect que je commencerai la semaine prochaine, je voudrais vous présenter une notion à mon avis décisive de la vie spirituelle en général, et donc aussi de la philosophie : la crainte. Pour aujourdhui, je me contenterai de la présenter.
Présentation de la crainte. Crainte et philosophie
Dire que la notion de crainte est décisive, cest dire quelle suffit à elle seule pour décider sil y a ou pas vie spirituelle, et donc philosophie. Jopère la transition avec le prochain thème en disant que cette question est la même que celle qui consiste à demander sil y a ou non à respecter.
Certains dentre vous seront choqués de cette introduction qui pourrait sembler renvoyer à on ne sait quel mysticisme, surtout parmi ceux qui ont lhabitude de mon enseignement et qui savent le peu destime que jai pour tout ce qui renverrait, concernant la philosophie, à autre chose quà la nécessité quotidienne de lécriture. Car être philosophe, cest écrire quotidiennement de la philosophie, et rien dautre : toute autre description nest que mystification plus ou moins complaisante et posture de maîtrise (par exemple on se prétendrait plus lucide que les autres !). Par ailleurs chacun sait que lidée quil y aurait une " vie philosophique ", inséparable des doctrines de lAntiquité, est devenue sans pertinence avec lémergence de la modernité, qui se définit justement de cantonner la question de la vérité à celle de la connaissance (je renvoie à Foucault là-dessus, et notamment sur le rôle de la théologie dans cet avènement).
Il est vrai quon retrouve explicitement cette idée chez Kant, et pas simplement dune manière théorique. Mais enfin, ce nest plus au sens de sagesse : cest au sens de la nécessité dassurer pour soi-même les conditions non seulement de sa moralité (ce qui renvoie par exemple à la santé et à dautres questions qui pourraient sembler triviales) mais encore dune parole autorisée je dirai dune parole qui compte. Et certes, on conviendra avec lui que la philosophie est le savoir qui compte : tous les autres savoirs importent mais seule la philosophie compte, comme le montre entre mille choses lorganisation de lUniversité, telle quil la pense dans le fameux Conflit des facultés. Cest toujours vrai aujourdhui, même si on peut se demander si ce le sera encore dans lavenir terme quil faudrait alors plutôt entendre comme menace que comme promesse. Bref, le philosophe étant le locuteur qui compte, autrement dit la philosophie étant le discours de lautorité comme telle (non pas surtout au sens de commandement mais au sens de lauteur, au sens de ce qui compte ce qui renvoie non pas à loppression du maître mais au contraire à labsence qui définit lorigine), il va de soi quune certaine vie se trouve impliquée dans cette nécessité, et cest ce quon voit à la fois dans la doctrine et dans la personne de Kant. On pourrait alors parler dune éthique de la responsabilité pour caractériser cette vie " philosophique ", qui na plus rien à voir avec lidéal de la sagesse antique dont les philo-sophes assureraient la réalisation progressive dans leur vie. Donc il ny a pas de " vie philosophique " (une vie de philosophe est simplement une vie dintellectuel). Pourtant je maintiens que la philosophie est faite de " crainte ".
Alors de quoi sagit-il, si la philosophie nest rien dautre, dans sa réalité, que la nécessité entêtée et obtuse dun certain type décriture quotidienne ?
Sans nier quil y ait des joies intellectuelles et des bonheurs conceptuels, il faut bien avouer que le quotidien du philosophe est plutôt fait dennui ce qui est une nécessité en quelque sorte structurelle, liée à lintransitivité du travail. Car on ne travaille pas pour résoudre des problèmes (énoncé auquel il faudrait croire) ni, disons en manière de plaisanterie, pour devenir riche et célèbre (énonciation quil faudrait instrumenter) : on travaille seulement parce quil faut travailler. Quant à savoir pourquoi il faut travailler, la question na aucun sens.
Si donc on parle dun affect habituel au travail philosophique (et indépendamment de ce quon a vu sur létonnement), ce sera lennui. Mais là nest pas la question.
Où est-elle, alors ? Je viens de vous le dire, avec ma référence à Kant. En disant que la philosophie est le savoir qui compte même et peut-être surtout quand elle est concrètement absente (comme dans le champ des études scientifiques), je dis que tout savoir sentend lui-même en crainte de la philosophie.
On peut faire équivaloir la question " quest-ce que la philosophie ? " à cette autre question : " de quoi tout savoir se constitue-t-il dêtre la crainte ? ".
Mais la philosophie nest-elle pas réflexion, cest-à-dire aussi savoir de soi, même si ce savoir ne diffère pas de son propre caractère problématique ? De même que la peinture est la question éthique du peintre ou la musique celle du musicien, la philosophie est celle du philosophe : travailler, cest décider de la peinture, de la musique, ou de la philosophie. Dès lors je dis que cette décision se fait dans la crainte. Mais bien sûr, on peint un paysage, on compose une symphonie, on développe un concept. Nempêche que dans ces ordres de choses, travailler, cest décider ce quil en est vraiment de la vérité cest-à-dire de limpossibilité ou encore de lindisponibilité du nom, puisque cest celui-ci qui cause comme vrai.
Cest de ce nom comme indisponible (mais vous savez quindisponible veut dire propre : là où il sagit vraiment de soi), cest-à-dire justement causant comme vrai, quil sagit dans la crainte.
Jappelle " crainte " la reconnaissance de la causation du vrai comme tel, prise dans sa dimension subjective. Cela vaut aussi de manière en quelque sorte " objective " : la signature de Picasso au bas dun tableau, cest dans la crainte quon y arrive, exactement comme cest dans la crainte quon sétait approché du tableau.
La spiritualité, globalement, je la définirai comme lordre de la crainte. Cest dailleurs de cela quil sagit quand, à propos de quelquun, il peut être traditionnellement demandé sil " craint " Dieu.
Cette dernière question, je lentends comme celle qui demanderait si la personne en question est une personne triviale, un " en tant que " enfermé dans lordre de ce qui est possible (dont le paradis et lenfer feraient éventuellement partie), ou est-ce que cette personne ne serait pas au contraire en elle-même " marquée " par Dieu, et donc caractérisée par une certaine distinction
La distinction est toujours la même : celle de ce qui compte et de ce qui importe. Tout (même Dieu) importe plus ou moins, évidemment (le Dieu en question peut envoyer des punitions ou des récompenses, on peut en intégrer la référence dans des doctrines, etc.). Mais ce qui importe ne compte pas.
En dehors de tout, pour prendre un expression métaphysique, il ny a assurément rien. Quand on parle de ce qui compte, il ne sagit jamais de ce qui est compris dans " tout ".
Jappelle " crainte " lordre ouvert par cette vérité.
Jai essayé de vous montrer que cétait celui de la philosophie, de sorte que la notion de crainte sentend expressément à lencontre de celle du métaphysique à quoi par ailleurs elle ne trouve certes rien à objecter. Je vous montrerai à partir de la prochaine fois que cest celui du respect, dont nous dégagerons progressivement la signification.
Je vous remercie de votre attention.
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