Cours du 6 octobre 2000 : philosophie et spiritualité (3)
Si la philosophie est, comme jai dit, le savoir personnel, cest-à-dire vraiment le savoir de quelquun et non pas le savoir que nimporte qui aurait à sa place, et donc si ses objets sont exclusivement faits du nom propre (donc impossible) du penseur comme cause du vrai, alors aucune philosophie ne saurait être sans âme, cest-à-dire sans venir dune impossibilité originelle qui fait que cest une vraie philosophie : une métaphysique dont la réfutation ne comptera pas. La nécessité spirituelle de la philosophie est donc la philosophie elle-même et non pas quelque chose dautre dont elle serait par ailleurs la connaissance, tout simplement parce que la notion de vérité est une notion réflexive et quil est impossible quon reconnaisse le vrai sans que cette connaissance ny soit dès lors en question. Le vrai, ou encore lanimé au sens étymologique, nest donc pas lobjet inerte du discours philosophique mais est toujours déjà inscrit en elle : le silence étonné quil suscite est lécoute du nom impossible, dont les autres découvriront par après quil lavait pour " nature ". Lâme philosophique, cest par conséquent limpossibilité quon soit jamais philosophe alors même quon ne cède pas sur son propre étonnement : cest limpossibilité que le nom quon passe sa vie à inscrire soit tout simplement écrit. Ainsi Sartre dit-il quon est philosophe comme dautres sont plombiers : un travail comme un autre, finalement aussi banal. Et cest justement de cette banalité quil sagit quand il ne peut tout simplement pas écrire ce que nous, nous savons bien, à savoir que lexistence dont il conservait létonnement était en fin de compte sartrienne. Lâme, subjectivement considérée, nest que cette impossibilité. Rien nest par conséquent plus étranger au travail philosophique que les exaltations de jouissance subjective des gens qui parlent habituellement de " spiritualité ". Le spirituel, concrètement, cest simplement de faire ce quon a à faire en oubli de ce que nimporte qui (à commencer par soi-même) aurait raison de faire à notre place. Le spirituel nest rien dautre que cet oubli, dont lépreuve subjective sappelle étonnement. Et les réalités spirituelles, dont je vous parlerai encore de multiples manières, sentendent depuis cet oubli : elles sont toujours là où le savoir ne compte pas, à commencer bien sûr par le savoir philosophique cest-à-dire métaphysique.
Voilà qui est à peu près entendu. Je vais essayer aujourdhui de progresser dans notre compréhension de la philosophie comme spiritualité en mettant laccent sur la " réalité objective " de ce discours, cest-à-dire sur les choses dont on peut dire quelles sont de " nature " philosophique ce terme renvoyant expressément à létonnement et au nom impossible.
Les choses : leur " nature ", leur souffrance, et léthique de leur existence
Les choses qui ne sont pas sans âme, il faut dire quelles sont vraie. Par exemple une vraie maison, ce que nimporte quelle habitation nest assurément pas. Le vrai étonne et létonnement est lécoute silencieuse du vrai nom, de sorte quil appartient à ces choses, aux " vrais ", donc, dêtre faite de la " nature " philosophique. Une vraie maison nous parle : ce nom silencieux quelle nest pas sans nous laisser entendre, il nomme lêtre en général. Une telle maison fournit comme un diapason, si je peux user dune métaphore aussi banale, non seulement à la reconnaissance des choses en général, à la reconnaissance de soi-même, mais encore à l'inscription, autrement dit à limpossibilité entendue comme acte, du nom propre. Le vrai qui se caractérise par sa " justesse ", si je reste dans le même ordre métaphorique, dispose à la philosophie comme écriture " juste ".
Les vrais ont lêtre pour nature, et telle est leur spiritualité. Par exemple, une vraie maison, ce nest pas quelle soit confortable (ou pas) qui compte : cest quelle existe, quelle soit sujet dune existence singulière que par là même on sera fondé à nommer " vérité ". La pensée est la reconnaissance de cette nécessité.
Tout ce dont parle un philosophe, à chaque fois, noue lêtre et le nom et se trouve absolument épuisé par cela. Dans le philosophique en général se trouve par conséquent décidé de ce quil en est de lêtre comme vérité. Nous le signifions dhabitude par ladverbe " vraiment ". Une vraie maison, cest une maison qui existe vraiment : à la façon du vrai, cest-à-dire du sujet singulier, donc du sujet étonnant. Si lon a le bonheur de vivre dans une vraie maison, elle continue détonner même après cinquante ans, cest-à-dire de disposer à la pensée.
Les productions spécifiquement philosophiques relèvent réflexivement de cette nécessité. Par exemple, lIdée, cest lêtre vraiment de létant et elle nest rien dautre que son caractère platonicien. Et ainsi de suite pour tous les " concepts " quon prendra dans lhistoire de la philosophie.
Lâme, comme impossibilité, est la distinction davec ce quune chose (un tableau qui sera dès lors une uvre, une doctrine qui sera dès lors une philosophie, une maison qui sera dès lors vraie ) est " par ailleurs ". Autrement dit lâme est le caractère irréductiblement étonnant de lêtre, alors que par ailleurs lêtre est la banalité même.
Or létonnement de lêtre, est-ce que nest pas ce dont est fait tout ce qui a une âme ? Un arbre, avec lequel on peut avoir secrètement rendez-vous, une maison quon peut silencieusement remercier davoir bien voulu nous abriter, un livre qui a eu la générosité infinie de nous donner à nous-mêmes, en ce qui les concerne, être nest pas " normal " ! Pour eux, être ne va pas de soi, comme cela va de soi dans le cas de ce stylo posé sur ma table : cet être est bien leur existence, et non pas lexistence en général, le fait dêtre là, dont, comme nimporte quoi, ils participent forcément. De même que chacun est par ailleurs nimporte qui (celui que nimporte qui serait à sa place), de même chaque chose est par ailleurs nimporte quoi (le résultat dun enchaînement mondain). Mais justement : cela ne compte pas, et à léthique qui définit la pensée à lencontre de lexpression répond comme une éthique de lexistence qui définit certaines choses.
Ces choses, et contrairement à toutes les autres, elles ne sont pas désinvoltes avec le fait dexister, et cest ce que jindique en disant quelles ont une âme.
Leur existence est en ce sens " décisive " : elle est la vérité même, et cest pourquoi elle ne cesse jamais dêtre étonnante dès lors que l'étonnement est la reconnaissance de la vérité comme telle, cest-à-dire dans sa pure et inconsistante distinction davec la réalité.
Les " natures " dont parlent les philosophes, je dirai quelles sont la non désinvolture du fait dexister. Pour garder le même exemple, je dirai que lIdée platonicienne nest pas désinvolte avec le fait dexister, contrairement à ce que les sophistes pouvaient soutenir : cest bien dune désinvolture du dit quil sagissait chez eux. Si je peux démontrer nimporte quoi, alors ce que je démontre nest certes pas rien, puisque cest une idée, une thèse qui existe idéellement ; mais cette existence irrécusable, comme celle de ce stylo sur la table, est parfaitement désinvolte. LIdée platonicienne, comme tout autre " concept " quon pourrait prendre dans lhistoire de la philosophie, je dirai quelle doit sentendre depuis ce scandale.
Une maison quelconque, si confortable et bien aménagée quelle soit, ne fait pas de sa propre existence une difficulté : évidemment quelle existe, puisquelle a été construite ! Eh bien je dirai quune maison a une âme, au contraire, quand son existence est une souffrance. Voilà en quel sens je parle, pour les choses, dune éthique de l'existence : lexistence comme souffrance, que joppose à lexistence comme désinvolture. Je crois que cette opposition peut valoir pour tous les " concepts " qui doivent être pensés à travers la question des souffrances dêtre, puisquils disent lêtre vraiment de létant, opposés à des éventualités de désinvolture cest-à-dire, pour létant, de banalité de son être.
Je parle ainsi dune éthique, et je précise quelle vaut indistinctement pour les choses et pour les " concepts ", bref pour ce que jappelle les " natures ".
Pour nous, leur rencontre nous marque à jamais et ce marquage est la vie spirituelle.
Les natures, faites de limpossibilité que jai rappelée, répondent nominalement au scandale que constitue la désinvolture dexister.
Quand je prends les noms propres et que jen fait des adverbes (platoniciennement, kantiennement, etc.) je dis à chaque fois loriginalité de cette réponse, laquelle est toujours une certaine modalité de souffrance, si jai raison de définir les natures à lencontre de cette désinvolture. Et certes, dans lidéalisme, les choses souffrent de ne pas compter En quoi vous apercevez que la souffrance en question peut être réflexive : le concepts purs ne sont tels quà lencontre des acquisitions de lexpérience, et cest la souffrance du concept proprement dit comme distinction de ce qui est vraiment et de ce qui nest que réellement. Mais si vous considérez dautre part une doctrine idéaliste vous ne pourrez pas ne pas entendre derrière votre lecture les choses crier, parfois même hurler. Bien entendu, ce que je dis ne correspond à rien.
Et là vous retrouvez la distinction dont je vous parle depuis le début, cest-à-dire lextériorité au savoir puisque le savoir se recouvre avec la réalité, laquelle définit négativement la vérité de ce que elle, la réalité hors de quoi encore une fois il ny a rien, ne compte pas.
Souvenez-vous de lapologue que je vous avais raconté sur lopposition de la douleur et de la souffrance : le malade qui vient dêtre opéré dit au médecin quil a souffert toute la nuit et finit par lui demander, quand on lui a bien expliqué en quoi a consisté son opération, sil aura encore mal pendant longtemps. La différence de la douleur et de la souffrance ne tient pas à des soins qui auraient été prodigués, mais seulement au savoir apporté par le médecin. La souffrance est extériorité au savoir, contrairement à la douleur (si je me tords le pied, je ne souffrirai pas : jaurai mal, parce que je sais à peu près ce qui se sera passé dans ma cheville).
Voilà les natures, précisément parce quelles nont pas de réalité dès lors que la mention du nom impossible les épuise : lidentité de lêtre et de la souffrance, cest-à-dire de lêtre et de lextériorité au savoir alors même que lêtre se recouvre avec le savoir, puisquil y a par principe un savoir de tout et que par " tout ", cest létant en général quon mentionne. Les " natures " sont faites de cette contradiction, qui est pure distinction, qui est la vérité comme souffrance. Bonne définition pour lâme, je trouve.
La vérité comme souffrance, cest la contradiction de poser quelque chose qui constitue assurément une réponse (par exemple lIdée est la réponse à la question du critère de ce quon dit et de ce quon fait, réponse parfaitement positive, donc) et qui pourtant est sans aucune consistance dont un savoir pourrait pointer la positivité (lIdée nest rien dautre que son caractère platonicien). Voilà ce que jappelle une " nature " dont vous apercevez ainsi quelle est faite en même temps de son âme et de son caractère réflexif, puisque dun côté il ny a pas de réponse (" platonicien ", cela ne veut rien dire, puisquun nom propre na pas de signifié) mais que dun autre côté il y en a une (les concepts des philosophes ne sont jamais gratuits et répondent positivement à des difficultés clairement exposées). Vous voyez en quel sens la vérité est souffrance : il y a indubitablement du savoir (la doctrine) mais ce savoir ne compte pas.
Si donc je reviens à la philosophie, cest-à-dire à la distinction du savoir quelle est par ailleurs (lequel savoir peut même comprendre des éléments de sciences humaines), je dirai quil appartient à la métaphysique dêtre sans âme et que la philosophie relève de la vie spirituelle en ceci que le sans âme (le métaphysique, donc) ne compte pas, bien quen elle il ne sagisse jamais dautre chose. En quoi je reviens à la question du génie la même que celle à quoi je viens de faire allusion, puisque le " génie " dun lieu, cest son âme, autrement dit sa souffrance autrement dit encore le fait quil soit un vrai lieu comme on dit quune maison ancienne ou construite par un grand architecte est une vraie maison, une maison qui nest pas désinvolte avec le fait dexister, bref une maison qui compte.
Une vraie philosophie, cest une philosophie qui nest pas désinvolte avec le fait dexister. Elle ne cesse jamais détonner. Une métaphysique peut certes surprendre, mais elle ne peut pas étonner sinon justement comme philosophie.
Une vraie maison est toujours étonnante, comme est forcément étonnante une philosophie, et cest ce que je veux souligner en parlant de sa dimension de spiritualité au sens où jai défini cette dernière comme lordre de la rencontre.
Léthique des choses, cest la nécessité en quelque sorte subjective (au sens où elles sont sujet de la vérité, dès lors quelles sont singulières et pas simplement uniques) que leur aperception soit une rencontre. Les notions dâme et déthique sont réversibles, en ce sens : il faut entendre cela à lencontre de la désinvolture habituelle dexister de ce que nous avons " sous la main ". Encore quon puisse évidemment toujours la réfléchir et considérer que la banalité elle-même, et comme telle, est suprêmement étonnante.
Cette éthique des choses, vous avez compris quelle est le principe " objectif " de la phénoménologie : nimporte quoi nexiste pas nimporte comment, et lapparaître de létant sentend comme une certaine décision quil prend, à partir de sa propre singularité, pour se donner selon telle ou telle détermination " essentielle ", au sens de Husserl (cest pourquoi on peut en effet sétonner quil y ait du banal, toute chose étant forcément singulière). Quand donc je parle de léthique dexister propre aux choses, cest pour pointer indistinctement son caractère philosophique et sa spiritualité. On peut entendre lordre spirituel comme lordre où nous serions en reconnaissance de cette décision phénoménologique forcément propre à chaque chose ce terme renvoyant bien sûr à l'ambiguïté de la donation et du don.
La spiritualité de la philosophie, à cause de limpossibilité dans laquelle nous sommes de ne pas reconnaître la vérité de ce que nous pourrons ensuite réfléchir (et donc dénier comme vrai), il faut donc lentendre à partir de cette idée, pour les choses, dune éthique de lexistence. Tout philosophie nest pas phénoménologique, mais en toute philosophie il sagit toujours, et seulement, de ce qui étonne. Dire quil y a équivalence entre léthique dexistence propre aux choses et leur caractère philosophique, cest simplement rappeler quil ny a jamais de philosophie que de létonnant.
Il ny a pas dexpériences spirituelles, mais seulement des épreuves
Toute philosophie atteste dune rencontre parce quon rencontre seulement ce qui étonne. Là où il ny a pas détonnement, il peut y avoir aperception ou expérience, mais pas rencontre. Là où il ny a jamais eu détonnement, il ny a jamais de spiritualité.
Ce quon rencontre, par opposition à ce quon aperçoit, nest pas désinvolte avec son existence, parce que cette existence est son affaire. Voilà une autre manière, exactement équivalente aux précédentes, de définir le génie. La rencontre est toujours rencontre du vrai. Cest pourquoi il est très rare de rencontrer : le plus souvent la seconde personne est une troisième quon a simplement devant soi, exactement comme l'uvre est un produit culturel ou plus spécifiquement comme la philosophie est une doctrine.
Toute rencontre est une épreuve. Une épreuve marque, alors quune expérience enrichit, comme je le dis souvent.
Dans la vie spirituelle, il est donc seulement question de ce qui marque et du fait dêtre marqué, cest-à-dire de létrangeté à soi : là où je suis marqué, je suis désormais un autre bien que, par ailleurs cest-à-dire là où je sais, je sois évidemment toujours le même. Là où je suis toujours moi, lidée de vie spirituelle na aucun sens, ni par conséquent lidée de philosophie : il peut seulement sagir de métaphysique.
Limpossibilité dêtre soi qui définit la première personne à lencontre de celle quon se représente être (je suis celui que nimporte qui aurait été à ma place), précisément parce quelle peut uniquement sentendre à partir de la notion de lépreuve, répond à ce que je viens de dire sur la " souffrance " de la vérité.
Vous voyez quil est impossible de parler d" expérience spirituelle " : quand il est question de vérité (cest-à-dire de singularité et par conséquent de génie) il ny a que des épreuves, et plus précisément que la marque des rencontres. Le génie est toujours génie dun autre, pour cette raison. Et on peut limaginer de multiples manières, par exemple en disant que le génie de Balzac est celui quil a reçu des étonnants paysages de Touraine. Lidée quil y aurait des " richesses spirituelles " est donc absurde, puisquune rencontre est une épreuve et que lépreuve est toujours une perte temporelle de soi (" désormais " je suis un autre), alors que la richesse est au contraire un gonflement de soi. Un homme dexpérience est plus et mieux lui-même quun autre, alors quà force dêtre éprouvé on finit par disparaître faute de pouvoir encore se tenir dans lanonymat de la vie. Mais là où lon est éprouvé, on renvoie au " par ailleurs " celui qui sen tient à la réalité. La vérité nest jamais un enrichissement, parce que le sujet de la richesse est anonyme et que nous ne sommes vraiment nous-mêmes, comme on le dit expressément, quà avoir été affectés par le vrai autrement dit marqués. La marque est un lieu dimpossibilité de vivre, puisquil ny a de vie quanonyme autrement dit que pour ce même sujet que, malgré les épreuves, je suis " par ailleurs ".
Je ne sais pas (façon de parler, bien sûr) sil peut y avoir des expériences donnant de la sagesse, mais en tout cas il ne peut pas y en avoir donnant des " richesses spirituelles ", parce que lidée dexpérience et lidée de vie spirituelle sont exclusives lune de lautre : lexpérience a pour principe lanonymat de son sujet (mon expérience est celle que nimporte qui posséderait sil avait eu la même vie que moi), puisque la seule chose qui compte dans lexpérience, cest le savoir. Vous voyez bien que là où le savoir compte, il ne peut pas y avoir de vérité ni par conséquent de spiritualité. A moins bien sûr dopérer le mouvement réflexif qui convertit toute épreuve en expérience ; auquel cas vous allez parler denrichissements spirituels à propos de rencontres que vous allez thématiser comme telles, et dont vous allez dès lors estimer les importances (réflexivement, il est indéniable que telle rencontre a plus importé dans ma vie que telle autre). Mais non : une rencontre, cela nimporte pas : cela compte ! Je traduis cette dernière remarque en répétant que la spiritualité est parfaitement exclusive de la réflexion bien que " par ailleurs " elle puisse être réfléchie et constituée en expérience. Cest précisément cette distance du " par ailleurs " qui linstitue comme spiritualité. On parle donc de vie spirituelle seulement du point de vue de la marque cest-à-dire du point de vue de limpossibilité de vivre. Une vie définie par sa propre impossibilité, voilà ce quest une vie spirituelle. Une vie banale est au contraire faite de sa propre possibilité, puisquil appartient à la vie de se conditionner elle-même.
Cest cette exclusivité que jindique en déniant quil puisse y avoir des " richesses spirituelles ", puisque la notion de ces richesses est inhérente à léventualité réflexive, cest-à-dire à la conversion de lépreuve (être un autre que celui quon reste " par ailleurs ") en expérience (être encore plus soi quavant), par quoi on pourra se donner lidée quil y aurait quand même des richesses spirituelles alors quil sagirait seulement de richesses psychologiques et culturelles (ce qui nest déjà pas mal). La philosophie dont jespère vous avoir montré quelle était entièrement faite de spiritualité nest pas un ordre de richesses spirituelles parce que, dune manière générale, la vie spirituelle na rien à voir avec ceux pour qui les richesses comptent.
Vous pouvez mobjecter que la notion de " vie " spirituelle nest quune détermination de celle de la vie en général, et quà la vie il appartient de comprendre non pas des épreuves mais des expériences éventuellement négatives, lesquelles sont encore des enrichissements (par exemple on est plus lucide). En effet. Aussi répondrai-je en vous faisant remarquer que la vie est toujours déjà réflexive, puisquelle est à elle-même sa propre fin (ce que veut le vivant en tant que tel, cest vivre et tout ce quil fait est axé sur lui-même comme horizon de sa propre vie). Quand donc vous parlez, forcément dune manière réflexive, de tout ce qui vous est arrivé, alors vous êtes dans lordre biographique au sein duquel des rencontres plus ou moins importantes peuvent être repérées. Et forcément, toute importation est importation de richesses, puisque la vérité qui est en cause dans la rencontre ne peut pas être réfléchie autrement que comme une nouvelle sorte de réalité. Quand donc nous parlons de " richesses spirituelles " que nous tiendrions éventuellement de la philosophie, cest de cette réflexion quil sagit : ce qui nous a marqués, nous nous imaginons nécessairement que cela a importé, parce que nous " oublions " (oubli qui est la réalité même de la réflexion forcément anonyme) que désormais nous sommes un autre. La pensée a au contraire ce " désormais " pour temporalité, au sens où lon ne pense quen perte de celui quon était (éventuellement un philosophe).
De tout cela je déduis une définition : la " vie spirituelle " est le rapport quun sujet entretient avec sa propre impossibilité. En quoi je dis seulement dune nouvelle manière ce que nous avons reconnu demblée, à savoir quil fallait nommer vie spirituelle lordre de reconnaissance de ce qui compte à lencontre de ce qui importe.
Le spirituel et la " question " personnelle (qui et non quoi)
Léquivalence du spirituel et du philosophique (termes qui désignent ensemble ce qui compte) oblige à reconnaître dans la spiritualité une dimension réflexive. Corrélativement à la nécessité de considérer la philosophie comme le " savoir personnel " (le savoir de celui qui est vraiment lui cest-à-dire qui na pas cédé sur lirréductibilité de la personne quon est, dès lors hors savoir, sur celle quon a raison de se représenter être), il faut reconnaître quil sagit vraiment de nous dans le spirituel. Cest dailleurs universellement partagé : en tout ce qui compte pour lui, chacun sait quil sagit vraiment de lui, alors quen tout ce qui importe il sait quil sagit de nimporte qui (par exemple la santé, largent, etc.) distinction dont les conformistes ont peut-être la compréhension la plus aiguë, eux quenrage littéralement limpossibilité de réduire la personne quon est à celle quon se représente être, cest-à-dire léventualité quon puisse reconnaître autre chose que ce qui importe.
Si la rencontre de ce qui compte est toujours une épreuve, autrement dit sil ny a pas de différence entre reconnaître que quelque chose compte pour nous et se reconnaître marqué par cette chose, alors le spirituel est inséparable de la marque. Par ce terme, vous savez que jentends une " impossibilité locale de vivre ", puisque la marque est le reste de lépreuve, et que le propre dune épreuve est quon nen revienne pas (même si par ailleurs on se retrouve là).
Définir la marque comme je viens de le faire, cest dire que la distinction entre qui et quoi ne doit pas sentendre à la lumière dune vérité quil faudrait concevoir positivement auquel cas il sagirait dune différence et non dune distinction mais seulement à lencontre de lanonymat qui définit la vie. Là où il y a spiritualité, cet anonymat cesse de valoir, et cest dans cette cessation que se donnent à comprendre indifféremment les notions de marque et de spiritualité. En quoi je rappelle seulement quon ne philosophe que là où lon est marqué (par exemple Kant pensait là où il nétait pas remis davoir rencontré dans le savoir et dans la conscience morale limpossibilité davoir tort).
La question qui, par opposition à la question quoi portant sur ce que lon est (un être humain, un sujet, un produit de lhistoire, un vivant supérieur, une créature de Dieu ou tout ce quon voudra dautre), est lhorizon de la vie spirituelle, parce que cest la vérité qui cause la distinction entre qui et quoi.
Je ne reviens pas sur cette problématique, que jai développée dans Ethique et Vérité (où il sagissait donc aussi de penser la vie spirituelle). Je vous rappelle seulement largument dont je suis parti : pour distinguer la question qui de la question quoi, il faut penser la causalité de la vérité en la réfléchissant comme limpossibilité que quelquun puisse jamais avoir tort (sil a tort, cest forcément quil est quelque chose et non pas quelquun : le résultat dune aliénation, dune fatigue, dune ignorance, etc.). Bref, le rapport que nous avons subjectivement à la vérité est le rapport que nous avons à la distinction entre qui et quoi, laquelle est proprement notre impossibilité en même temps que celle des autres, puisquen réalité nous sommes toujours ce que nous sommes et quen fait il ne peut pas y avoir autre chose à prendre en compte. Ce qui précède vous a montré, jespère, que lon devait nommer " pensée " lassomption de cette distinction précisément en tant que cest une distinction pas une différence (puisque, encore une fois, la vérité nest pas une nouvelle sorte de réalité). Linconsistance de la distinction, je lexprime par la notion de " marque ".
Quand je parle de la vie spirituelle, il faut que vous entendiez cette mention à travers lidée de limpossibilité (positive et véritative) de la vérité dont on nomme ainsi leffet. Je crois que largument qui vient dêtre indiqué est très clair : vous voyez que le rapport entre une question et sa réponse met forcément en jeu quelque chose quil faut nommer la vérité, et vous apercevez dès lors quentre la réponse à la question " qui " et la réponse quon ne peut pas ne pas lui donner, la vérité, brusquement, se met à manquer puisquon ne donne en réponse que du savoir, lequel correspond à la question " quoi ".
Jappelle " vie spirituelle " la vie qui a ce manque pour horizon. Ce manque, quand on le réfléchit, cest une philosophie : le discours dont la réfutation ne compte pas.
La réponse à la question qui, retenez formellement que cest la vérité elle-même, si vous avez bien compris que la vérité, cest que la vérité soit en question dès lors que le savoir ne compte pas. Cest cette base qui permet de penser, à mon avis, les deux réponses qui ne cèdent pas sur la distinction entre " qui " et " quoi ", ces deux réponses que jai déjà indiquées être le visage et le nom.
La vie spirituelle, dont je vous ai expliqué à propos de la philosophie quelle se ramenait à limpossibilité (cest-à-dire à la propriété) du nom, on peut dès lors aussi bien dire quelle se ramène à la question du visage. Inutile de développer : reprenez ce que jai dit la semaine dernière à propos de la rencontre dont le visage est lordre phénoménologique. Je donnerai simplement la précision suivant : limpossibilité du nom propre est la vérité quand on la pense en première personne, et le visage est la vérité quand on la pense en deuxième personne. Pensée dun côté, existence de lautre pareillement extériorité au savoir. Donc on peut aussi bien dire que la vérité est limpossibilité du nom propre (cest le nom indisponible qui cause luvre comme telle, cest-à-dire comme géniale) que dire quelle se donne à lire dans le visage. Mais cest une autre question que celle de cette lecture, sur laquelle je reviendrai sans doute dans la suite de mon enseignement. Pour linstant, quil suffise de dire que la " lecture " en question je tiens à ce terme, puisque cest dune philosophie quil sagit à chaque fois suffit à définir le spirituel comme activité.
Mais bien sûr, le spirituel nest pas seulement activité. Jai déjà parlé de la rencontre, qui est un moment intrinsèquement spirituel, et je parlerai ultérieurement de la méditation (en lopposant à la réflexion) qui est elle aussi une attitude spirituelle pouvant être qualifiée dactivité, encore quelle ne produise à proprement parler aucun savoir : on médite quand on pense, mais que le savoir habituellement produit dans la pensée ne compte pas, autrement dit quand la distinction philosophique est le champ de notre activité. Une visage se donne donc à lire et à méditer et cest en quoi il est, comme le nom propre où se décide à chaque fois la " nature " de lêtre-vraiment, philosophique.
Et si jai raison de définir la philosophie comme le savoir personnel, alors la réponse à la question personnelle par le visage et par le nom (cest ainsi seulement quon sait qui est quelquun, sinon on sait seulement ce quil est ou quelle est sa place), forcément, est équivalente à la philosophie. Si je savais ce que signifie mon nom ou ce qui se donne à lire aux autres dans mon visage, je ne travaillerais pas, bien sûr. Et inversement, toute personne que je puis rencontrer (par opposition à apercevoir ou à fréquenter) renvoie à un nom qui lui soit vraiment propre (par opposition à son nom de famille) dont la reconnaissance, comme celle de son visage, est forcément philosophique : cest réflexivement dune distinction quil sagit à chaque fois.
Léquivalence de la philosophie au nom impossible et au visage, voilà encore une manière de nommer son essentielle dimension de spiritualité.
Jarrête ici pour aujourdhui. La prochaine fois, jen terminerai (provisoirement !) avec le thème " philosophie et spiritualité " à travers deux choses : je parlerai de lincidence éthique de l'uvre (ce quun seul devait et pouvait faire) sur nous, et surtout de vous donnerai une notion qui appartient éminemment au domaine de la spiritualité et qui nous servira de transition avec le prochain grand cours que je vous proposerai et qui sera consacré à " la signification du respect ". Cette notion qui articule les deux problématiques et que pour cette raison je ne pouvais pas développer avant est celle de la crainte au sens où lon peut parler de la " crainte de Dieu " ou au sens où nous remarquons tous, après Descartes dans le Traité des passions, que le respect ne va jamais sans une certaine dimension de crainte.
Je vous remercie de votre attention.
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