Cours du 22 septembre 2000 : philosophie et spiritualité
Jaborde enfin pour elle-même la question de la spiritualité, par ailleurs toujours latente dans mon enseignement. Jentends définir exactement cette notion et vous indiquer en quel sens très précisément la philosophie est une activité de nature spirituelle.
Jespère que vous nimaginez pas que je fais ici référence à des croyances, religieuses ou autres. Deux raisons de principe : les croyances renvoient seulement à lunité dune volonté de se soumettre (" crois ce que je dis simplement parce que je le dis ") et dune volonté de jouir (être identifié par une étiquette où notre singularité disparaîtra, autrement dit parler et vivre " en tant que ") ; et puis même si les croyances correspondaient à des réalités, ces réalités ne constitueraient par là même quune positivité de second degré (par exemple : cest un fait quil y a un Dieu, comme cest un autre fait quil pleut aujourdhui), dès lors parfaitement insignifiante. Or la vie spirituelle sentend précisément à lencontre de la démission de soi dune part, et dautre part du trivial et du positif cest-à-dire des " états de fait " dont il suffirait de prendre acte. Dune manière très générale on peut en effet nommer " vie spirituelle " lincidence de la vérité (comme telle) à sur le sujet (comme tel). Définition trop large (rappelée notamment par Foucault dans son cours du 6 janvier 82), que je vais essayer de préciser et surtout de rapporter à la philosophie, telle que je vous en ai expliqué la notion.
Sil ny a de vérité que là où le savoir ne compte pas, comme nous lont appris nos réflexions sur létonnement, et sil est juste de partir de lidée que la vie spirituelle est faite des incidences du vrai, alors on peut dire plus concrètement que ce terme désigne la manière dont nous sommes affectés par ce qui excède tout savoir, et par conséquent ce qui excède toute réalité puisquil y a par principe un savoir possible de tout et que toute réalité est susceptible de donner lieu à du savoir. En quoi bien sûr il sagit de la vérité, qui nest pas une nouvelle sorte de réalité, notamment pas une réalité venant représentativement redoubler la première. La vérité se distingue de la réalité mais nen diffère pas, comme vous savez. Cela signifie que le vrai nest rien dautre que le réel, avec quoi il ne doit cependant pas être confondu, puisque précisément il sen distingue. Jappelle " spirituel " lordre de cette distinction : lexcès impossible au réel qui permettra de le dire vrai. Dans mon enseignement je ne parle pas dautre chose.
Cette définition suscite une première difficulté, quand on la confronte à ce que nous avons admis demblée : si le " spirituel " sentend extérieurement à tout savoir et donc à toute réalité (y compris celle que la vérité pourrait éventuellement constituer), on voit difficilement comment il peut nous affecter : hors de la réalité, il ny a par principe rien (sil y a quelque chose, on est encore dans un type de réalité) Eh bien, je voudrais vous montrer quon ne peut pas simplement identifier le fait de nêtre pas affecté et le fait de lêtre par " rien " terme qui, encore une fois, ne désigne pas une réalité spécialement subtile (une positivité de énième degré), mais bien limpossibilité dêtre quelque chose et donc, tout bonnement, limpossibilité dêtre. Ce qui revient plus simplement à rappeler que la vérité nest pas un ingrédient quon pourrait ajouter, quelle nest pas quelque chose quon pourrait ajouter à du réel pour en faire du vrai. La notion se précise donc : cest de lincidence dune telle impossibilité constitutive de la vérité que je parle quand je mentionne la " vie spirituelle ", par opposition à la vie prise dans la multiplicité de ses dimensions qui sont autant de domaines de réalité (il y a la vie économique, la vie intellectuelle, etc. qui renvoie à des biens réels, à des idées réelles, etc.).
La vie se rapporte au réel, et la vie spirituelle se rapporte au vrai. Et la vie spirituelle est bien une vie parce que le vrai est par ailleurs réel. Il ny a rien dautre que du réel dans le vrai, mais cest seulement par ailleurs, autrement dit là où il ne compte pas, que le vrai est réel. Lextériorité au savoir renvoie par conséquent à la distinction de ce qui importe et de ce qui compte, sachant que ce qui compte nest pas un nouveau domaine plus important que les autres. Bref, comme chaque fois que la vérité est en question, cest dune distinction et non pas dune différence quil sagit.
Doù cette indication très simple : la vie spirituelle sentend de ceci que la réalité ne compte pas (mais elle importe toujours, sinon on ne parlerait pas dune " vie " !). Partout où la réalité ne compte pas, cest-à-dire partout où lordre des importances (hors de quoi il ny a rien) apparaît comme sans vérité, nous sommes dans la vie spirituelle. Jinsiste sur cette restriction : la vie spirituelle, précisément parce quelle est une " vie ", est inséparable de lordre des importances (tout ce que je comprends est par principe plus ou moins important dans ma vie), mais elle nest la vie spirituelle que pour autant que ces importances ne sont que des importances, cest-à-dire ne comptent pas. Le spirituel nest donc pas un domaine particulier, spécialement éthéré ou subtile : il ny a que la réalité, puisque la vérité nest pas quelque chose dautre que les choses qui sont données. Mais cette réalité, quand on est dans la spiritualité, ne compte pas. Être affecté par la pure distinction en tant quelle nest pas une différence, autrement dit rencontrer des réalités qui imposent de ne pas confondre ce qui compte avec ce qui importe, voilà comment on peut en présenter demblée la notion. Trahir cette notion, cest ramener ce qui compte à ce qui importe, comme on le ferait par exemple en disant que la dimension spirituelle est très importante dans la vie humaine. En quoi on ne parlerait que dune sorte dhygiène psychique ou culturel, mais en tout cas pas de spiritualité.
Si vous considérez avec moi que la philosophie se définit davoir fait du vrai son affaire, autrement dit si vous admettez quil ny a de philosophie que là où la réalité ne compte pas (en quoi je rappelle simplement que la philosophie nest pas une sorte de science), alors vous admettez quen elle il doit sagir de la vie spirituelle. Le spirituel, cest le philosophique, tout simplement, dès lors quil na pas besoin dêtre réfléchi. Par exemple éprouver du respect pour quelquun ou quelque chose est un moment de spiritualité. Mais le respect est, parce quil est intrinsèquement problématique (comment un sentiment peut-il renvoyer à une affectation non positive, cest-à-dire être donateur de vérité ?), est une réalité philosophique. La vie spirituelle ne se limite donc pas du tout à la philosophie (ne serait-ce quà cause du caractère exclusivement européen de cette forme de pensée) mais nous ne pouvons pas réfléchir les réalités spirituelles autrement quen les disant philosophiques. La philosophie, cest donc la vie spirituelle dans sa dimension réflexive. Voilà pour une présentation densemble. Voyons maintenant les choses de plus près.
Position : définitions de la philosophie et de la " vie spirituelle "
Quand on parle de " vie spirituelle ", on entend traditionnellement la mention des conditions pratiques, des attitudes et des transformations qui sont nécessaires au sujet pour quil accède à la vérité (laquelle nest dès lors jamais naturellement donnée) et lensemble des " effets de retour " de la vérité sur ce sujet en tant que tel (et non pas bien sûr en tant que simple individu). Disant cela, je cite encore Foucault dans son cours du 6 janvier 82, où il note que la compréhension de la vérité qui est désormais la nôtre à travers lidée de connaissance exclut quelle relève de la vie spirituelle. Il ny aurait que dans le marxisme et la psychanalyse que lexigence de transformation de soi liée à la possibilité de la vérité seraient maintenues. La philosophie qui était indistinctement théorie et " souci de soi " dans lAntiquité (sauf chez Aristote, qui en est non pas lapogée mais lexception, dit-il) ne relève plus de la " vie spirituelle ". Telle est sa position.
Je crois que ce nest pas si simple, et quil ne suffit pas de définir formellement la philosophie de cette manière, car on en fait alors une réflexion produisant idéalement un savoir de second degré (la vérité sur la vérité ses conditions et ses effets), en oubliant ce dont tout lecteur a pourtant implicitement conscience depuis que la philosophie existe à savoir que la réfutation ne compte pas en philosophie. Voilà le trait essentiel quon fait habituellement semblant dignorer parce quil met chacun face à la nécessité de sautoriser de lui-même et non pas de son savoir, et dont il faut tirer les conséquences.
Cest bien le paradoxe de la philosophie : on produit de la théorie comme en science, mais le débat qui définit celle-ci comme construction sociale na pas lieu dêtre en philosophie. Lidée dune " cité philosophique " analogue à la " cité scientifique " (Bachelard) semble nécessaire si lon sen tient à lidée abstraite de la philosophie comme connaissance des choses les plus générales, mais elle apparaît immédiatement comme grotesque quand on sen tient à la réalité concrète de la philosophie, telle que les philosophes la produisent effectivement : il sagit à chaque fois la production de " natures " véritativement constituées du vrai nom du penseur, tel que létonnement en est lécoute silencieuse. Quand je vous enseigne cela, je ne suis pas éloigné de Deleuze qui rappelle que philosopher consiste à " créer des concepts " tirant leur caractère philosophique dêtre " signés ". Bref, la question dune philosophie nest pas celle dun savoir quon pourrait partager (être des disciples, dès lors interchangeables, dune doctrine unique et enfin vraie ayant pour effet le clonage général de la vérité dans lindéfinie multiplicité des disciples), mais au contraire celle dun certain " génie " au sens où je vous ai indiqué quil ne fallait surtout pas entendre là on ne sait quel " don " (cest-à-dire quelle irresponsabilité) mais au contraire lattitude de celui qui ne cède pas sur la distinction de la première personne relativement à la troisième quil se représente et à la seconde quil rencontre.
On appelle philosophie le savoir de celui qui sautorise de lui-même, tout simplement (mais bien sûr, sautoriser de soi-même nest pas identique à sinstituer soi-même, comme je vous lai expliqué lannée dernière en montrant quon ne philosophait quen oubli de la philosophie). Cest uniquement cette nécessité éthique quil faut nommer " génie " : est " géniale " toute réalité que quelquun a produite sans situer dans une instance commune (idéologie, mode ou savoir) la légitimité de lavoir faite (ce qui revient donc à dire classiquement quest géniale tout chose où la vérité se trouve inventée et non pas appliquée). Toute pensée est autorisée delle-même, et la pensée philosophique se différencie des autres (musicale, picturale, etc.) en ceci quelle se pose cette nécessité expressément pour soi, cette position dès lors forcément conceptuelle étant ce que jai appelé linstitution des " natures " où se dit le nom propre (le vrai nom, celui quon entend silencieusement quand on est appelé à pensé par une chose étonnante) comme consistance de la vérité (par exemple le cogito où la vérité sorigine comme représentation est cartésien, le transcendantal où elle sorigine comme gouvernement de lexpérience est kantien, etc.). Tous les lecteurs le savent, qui constatent que les philosophes sont non pas des savants mais des penseurs et qui résument toujours une philosophie de façon nominale : on parle de la pensée de Descartes et non pas de la première des vérités ; on parle de la pensée de Kant et non pas des conditions de la connaissance et de la moralité, etc. Il est dailleurs impossible de ne pas le faire, puisque les objets de la philosophe, ceux que jai nommés des " natures ", ne sont justement rien dautre que leur propre nomination : lIdée nest rien dautre que son caractère platonicien, le noumène que son caractère kantien, lEsprit que son caractère hégélien, et ainsi de suite. Le nom propre dit en quoi consiste la vérité (par opposition à la réalité qui donnerait lieu à un savoir principiellement sédimentaire et anonyme), et voilà en quoi ce nom est philosophique : " cartésien ", " hégélien ", " sartrien ", et ainsi de suite. disent à chaque fois ce quil en est vraiment de la vérité non pas surtout comme une doctrine de dernière instance à laquelle il faudrait croire mais comme pensée.
Alors que la réalité relève du savoir, la vérité relève de la pensée, cest-à-dire en fin de compte de létonnement comme écoute silencieuse du vrai nom, celui quon peut également appeler le nom destinal (le cartésianisme est le destin de Descartes, par exemple, et ainsi de suite pour tous les penseurs). Que la philosophie soit inséparable du destin, si lon nomme destin la temporalisation du vrai nom (celui quon passe sa vie à ne pas pouvoir prononcer), cela suffit déjà à en faire une aventure spirituelle Car rencontrer son destin dans lépreuve de létonnement ne renvoie à aucune réalité quon puisse objectiver : cest le moment crucial de la liberté, et cette notion, parce quelle doit sentendre à lencontre de toute réalité (Kant remarque quelle ne peut correspondre à rien dont on ait lexpérience et Spinoza avait rappelé que le sentiment dêtre libre nest rien dautre que conscience de vouloir jointe à lignorance des causes qui font vouloir), est expressément une notion spirituelle (la notion advient quand on décide que la réalité, autrement dit le conditionnement, ne compte pas). La notion de destin aussi, bien sûr, qui sentend à lencontre de celle de la destinée où des nécessités relevant du savoir (biologique, social, psychologique) apparaissent être seules en uvre.
Liberté renvoie indistinctement à destin et à singularité (pour Spinoza, Dieu est libre, par exemple), mais à la condition quon reconnaisse dans le singulier la nécessité quil sautorise de lui-même.
Un singulier qui ne sautorise pas de lui-même nest pas singulier : cest un " en tant que ". Non seulement cest évident pour les énonciations (le médecin qui parle " en tant que " médecin sautorise non pas de lui-même mais de ses études médicales, etc.) mais ce lest encore pour les choses.
Les choses aussi ont une dimension de spiritualité, et cest ce que jindiquais plus haut en parlant des " vrais ". Un vrai, cest le contraire dun " en tant que " cest-à-dire, dans le cas des choses, du concept dont par ailleurs personne ne nie quil épuise lintelligibilité de ce quon aura considéré. Par exemple on peut imaginer un jardin où il ny aurait quun seul arbre : celui-ci ne serait pas singulier, malgré son unicité, parce quil serait malgré tout un représentant de la catégorie générale des arbres (ce serait un étant qui serait là en tant quarbre). Par contre on peut concevoir quun arbre, par ailleurs très ordinaire, soit néanmoins singulier sil donne au paysage et à lui-même la mesure dun apparaître nouveau. Cette donation supposera quil se soit autorisé de lui-même et par là qualifiera sa reconnaissance par nous de " spirituelle ". La rencontre dun tel arbre peut être un moment décisif de la vie spirituelle : le moment où lon aura reconnu quelque chose comme une donation de la vérité alors quil ny a dhabitude que des apports de réalité. Pour me référer à ce que nous avons vu précédemment, je dirai quil y a des choses, par ailleurs très ordinaires, qui ne laissent pas détonner. Le caractère étonnant (et non pas surprenant, ce qui renverrait simplement à la nécessité dun savoir supplémentaire) de certaines choses, voilà leur dimension spirituelle, voilà aussi ce qui ouvre en nous des moments de spiritualité quand nous sommes capables de les " laisser être ", cest-à-dire de ne pas leur imposer la nécessité véritative que nous sommes transcendantanlement pour tous nos objets possibles.
Bref, la notion du spirituel sentend expressément à lencontre de celle du transcendantal, si lon entend par ce terme limpossibilité que ce ne soit pas le sujet qui compte dans la totalité de ce quil peut apercevoir.
Lantithèse parfaite de la vie spirituelle, cest dêtre pour soi le sujet qui compte. Cest pourquoi je dis que rencontrer un vrai (par exemple un arbre, mais aussi une personne qui inspire particulièrement le respect) est un moment de la vie spirituelle : cest la définition même du vrai quil soit sujet de la vérité ! Et que le vrai soit laissé être sujet de la vérité, cest encore ce quon peut nommer le génie, position éthique de la première personne comme telle (cest pourquoi on peut dire également quest vrai cela quun seul devait et pouvait faire). Doù la thèse apparemment paradoxale (mais en réalité très classique) que là où la pensée est vraiment personnelle (le contraire de la parole dun " en tant que "), là est le vrai.
Alors que la nécessité de principe de la science réside dans son anonymat (nimporte qui peut devenir savant : il suffit détudier et cette suffisance est originellement constitutive de la science), celui de la philosophie réside dans sa singularité : il y a des vérités scientifiques objectives, mais lidée dune vérité qui ne serait ni cartésienne, ni hégélienne, ni bergsonienne, etc., est une absurdité philosophique. (Voyez les conséquences sur la question de lenseignement !). Si la philosophie est le savoir de celui qui sautorise de lui-même, alors elle est aussi bien définissable comme le savoir singulier (la philosophie est forcément celle de Descartes, ou de Hegel, ou de Bergson, etc.). Elle est en ce sens spiritualité : singularité comme donation de vérité, ce dont le nom secret est le signifiant, précisément de ne pouvoir être dit par le penseur qui est seul dans lunivers à ne pas savoir ce quil en est vraiment de la vérité (Sartre écrivant la Nausée ou lEtre et le Néant est le seul à ne pas savoir que lexistence et la subjectivité sont sartriennes et lécriture du livre est à chaque fois le discours, dès lors vrai cest-à-dire génial, de cette solitude).
Bien entendu, on peut transposer réflexivement limpossibilité quune philosophie soit jamais collective en transposant la notion du génie, qui est simplement celle de la première personne dans son rapport statutaire à la vérité, à un sujet collectif ; on peut ainsi parler de philosophie française ou de philosophie allemande : ce que le génie français ou le génie allemand, comme tels cest-à-dire dans limpossibilité de la substitution (ne pas céder sur le fait dêtre soi) savent. De Descartes à Sartre, assurément, cest du même filon quil sagit : le " génie " français. Ce qui ne renvoie à aucune qualité magique dont la France serait dotée mais tout simplement au fait que la France, comme chacune des autres nations du monde, est une nation singulière. La France est une entité spirituelle (comme dailleurs plus généralement lEurope, dont la singularité tient précisément à la philosophie). Il est strictement équivalent de parler dune entité singulière, dune entité spirituelle, ou du génie qui la caractérise : à chaque fois est en cause quon ne tienne pas la légitimité de son être et de son faire dautre que soi. Vous voyez quil ne faut donc pas confondre unicité et singularité : cette distinction est la dimension spirituelle proprement dite.
Jai dit que la philosophie est le savoir de la première personne ou, plus simplement, le " savoir personnel ". Or que sait le génie ? Rien, forcément, puisquon ne désigne pas là une compétence, une expertise (et encore moins une faculté magique dont les autres seraient privés !), mais une position strictement éthique. Si donc, par exemple, lIdée nest rien dautre que son caractère platonicien, Platon ne nous dit rien quand il en fait la théorie, alors même que cette théorie est expressément celle des Idées. Comprenez-moi bien : je ne dis pas que les textes de Platon sont creux ( !) mais bien au contraire que Platon est un penseur, quand même il se serait imaginé être une sorte de savant parlant dune certaine réalité. Et certes il la fait. Mais justement : cela ne compte pas, parce quil est un penseur et non pas un savant, cest-à-dire parce quil est un sujet spirituel. Nous le savons et tout le monde le sait (qui ignore la nature platonicienne de lIdée ?). Tout le monde, sauf lui. Et cest précisément cette extériorité au savoir décisif qui fait de lui un sujet spirituel !
Et cest parce quil ne nous dit rien quand il nous en parle, que la réfutation de ce quil en a dit ne compte pas. Personne ne songe à être intégralement platonicien, mais tout le monde a raison de lire et de relire Platon. Cest en ce sens dextériorité au savoir que sa lecture est elle-même un moment de la vie spirituelle : la pensée de Platon reste au-delà de toutes les réfutations quon en peut faire, précisément parce quelle est une pensée : cela ne compte pas quelle soit un savoir. Autrement dit : être disciple dun philosophe est un acte dirrespect envers ce philosophe, puisque cela revient à dénier la spiritualité de son uvre, cest-à-dire tout simplement le fait quil ait pensé et produit une uvre (on commet en effet un pléonasme à dire quune uvre est spirituelle : là est toute sa définition) : on voudrait quil soit une sorte de savant, cest-à-dire une sorte danonyme. On ne peut donc jamais être platonicien, par exemple, quen haine de Platon dont on voudrait bien quil soit un individu quelconque, nétant supérieur aux autres que par son savoir à moins quen on fasse un " génie ", auquel cas il est supérieur aux autres par une qualité magique dont il nest pas responsable ! Bref, dans lun et lautre cas, lessentiel est de dénier quil soit responsable de son uvre, autrement dit que luvre soit une notion non pas ontologique (magique) mais éthique (ce quun seul devait et pouvait faire).
On ne pense jamais quen oubli du savoir qui nous institue et quon tient forcément des autres. Car le philosophe nest pas un individu quelconque parlant " en tant que " philosophe, comme si ce terme pouvait désigner une posture dénonciation quon pouvait acquérir à force de diplômes ou de postes universitaires (des instances autorisant du discours) : il est par exemple Platon et non pas un quelconque " en tant que ". Cette distinction (car bien sûr, il ne sagit pas dune différence : si le discours de Platon est philosophique, cest forcément en tant que philosophe quil parle ), est la dimension spirituelle de son enseignement. Je traduirai cela en disant que cest loubli propre à la pensée qui est sa dimension de spiritualité : le philosophe ne parle pas " en tant que " philosophe bien quil ne soit évidemment pas autre chose. Cette pure distinction (et surtout pas une différence : Platon ou Descartes sont bien des philosophes !) est la spiritualité même, quon peut traduire subjectivement en disant quon ne pense quen oubli de leidétique de notre parole (qui en sera dès lors linvention !) ou quon ne pense quà ce que la réfutation de ce quon dira (puisquon le dira " en tant que " philosophe) ne comptera pas. Cela revient encore à répéter la définition que jai donnée lannée dernière de la philosophie comme distinction davec la métaphysique dont, par ailleurs, elle ne diffère pas. Toute philosophie est une métaphysique, mais justement : cela ne compte pas, et cest en cela quelle est une philosophie (quun philosophe ait été mille fois réfuté ne change rien à la nécessité de toujours le relire). Delle à la métaphysique, il ny a rien, sinon justement ceci que la " réalité ", dont la métaphysique serait par définition lultime savoir, ne compte pas.
On ne sinstitue pas de soi-même, et cest à loublier, au sens très précis où Platon ou Descartes ne sont philosophes (et non pas professeurs) quen oubli de la philosophie, quon sautorise de soi-même.
Ce que je dis est très banal, à la réflexion, puisque cela correspond à ce que tout le monde sait depuis toujours : tout ce quon peut dire des " objets " théorisés par un philosophe reviendra à cerner cette nécessité purement spirituelle parce que purement nominale. Par exemple en expliquant en quoi lIdée platonicienne nest pas lIdée kantienne ni lIdée hégélienne, on opérera malgré soi la distinction de la philosophie relativement à la métaphysique en quoi cest bien du vrai nom quil devra sagir. Même le plus positif des historiens se trouve contraint de reconnaître la dimension spirituelle de la pensée, puisque le savoir (ou le " don " magique) à quoi il rêve de pouvoir réduire l'uvre dun philosophe ne peut se dire quà travers des distinctions nominales . Cest quil ny a jamais en philosophie quun savoir des " natures ", entités finalement spirituelles puisquelles sont à chaque fois le nud de la vérité et du nom propre où lun et lautre sont suffisamment institués
Cest la même chose de dire ainsi que la philosophie est le savoir de la première personne, de dire quelle est faite détonnement (moment où le savoir ne compte pas, moment où lon est convoqué à penser par laudition silencieuse de son vrai nom celui des " natures " quon posera), de dire quelle est le génie dans sa dimension réflexive, et de dire quelle est en fin de compte la reprise réflexive de léthique dêtre soi (ce qui ne se peut bien sûr que sans soi). En disant tout cela, je répète simplement que la philosophie a fait du vrai son affaire ce que tout le monde sait, puisquil ny a de philosophie que de ces choses qui lont pour " nature " (lIdée, la monade, le transcendantal, lEsprit, le Vouloir-vivre, léternel Retour, etc.). Et le vrai, ce nest pas le réel bien que rien ne les différencie.
Je livre ma thèse : la vie spirituelle, cest simplement lépreuve de ce " rien ". Dire que le savoir ne compte pas (mais il importe hautement : philosopher consiste à produire une doctrine !), cest par conséquent récuser la dimension subjective du savoir quand il compte, laquelle dimension est lexpérience.
Là où le savoir ne compte pas, il nest donc pas question dexpérience mais dépreuve. Voilà encore en quel sens la philosophie est expressément faite de spiritualité : il ny a jamais dexpérience philosophique, mais à chaque fois lépreuve de ce qui compte (par exemple quil y ait de la vérité, que nous soyons mortels, etc.), et cest la reprise réflexive de cette épreuve qui permettra de la présenter comme une expérience (puisque le sujet de la réflexion est toujours le même, alors que le sujet de lépreuve est " désormais un autre ").
Je présenterai donc mon idée ainsi : penser nest rien dautre que lépreuve dêtre soi puisque penser nest pas une notion psychologique descriptive (avoir une activité intellectuelle ou même simplement une activité mentale) mais une notion éthique (la pensée est le statut de la parole marquée du nom vraiment propre).
Et lépreuve dêtre soi, cest à mon avis le principe même de la vie spirituelle. Ce quon peut encore expliciter, à la lumière de ce que toute lecture philosophique apprend nécessairement, en disant que la vie spirituelle est lépreuve du nom vraiment propre ce nom secret, indisponible, le nom du génie dont lécoute silencieuse sappelle étonnement. Ainsi létonnement qui a saisi Kant devant le fait quil y avait des connaissances certaines, celles qui étaient indépendantes de lexpérience, on peut le décrire idéalement comme une certaine écoute : celle de son nom, puisquêtre étonné par cela nest rien dautre quy reconnaître une nécessité dont nous savons bien quelle est kantienne. Voilà, je dirai, un épisode éminent de la vie spirituelle, qui apparaît ainsi comme une épreuve, celle du silence du vrai nom (pour lui, car pour nous, ce nom nest pas silencieux), cest-à-dire du nom propre (par opposition au nom de famille qui est parfaitement anonyme, puisquil désigne seulement une appartenance à un groupe défini par le critère de lhérédité). Bref, la notion de " vie spirituelle " est exclusivement éthique et lon nomme philosophie la réflexion elle aussi spirituelle, puisquelle produit les " natures " qui sont épuisées par leur vérité de cette nécessité.
Retournement réflexif : la spiritualité est philosophique
Dautre part il va de soi que la vie spirituelle déborde lactivité philosophique. Seulement, il nen reste pas moins que les choses qui comptent, si lon maccorde de ne pas les confondre avec les choses qui importent et qui relèvent de la vie en général (ou plus exactement de la vie dans la multitude de ses dimensions factuelles), sont, quand nous nous en formons le concept, par là même forcément de " nature " philosophique ! Nécessité purement tautologique et réflexive, bien sûr, qui enseigne cependant quon ne peut pas penser conceptuellement la vie spirituelle sans en faire le rapport à des choses qui resteraient impensables si nous ne les qualifiions pas de philosophiques.
Je vous donne des exemples. La moralité relève de la vie spirituelle ; or nous ny pouvons rien : la moralité est kantienne. La reconnaissance de la contingence (ou de la nécessité) relève de la vie spirituelle ; or nous ny pouvons rien : la contingence est sartrienne (ou la nécessité spinoziste). Lêtre-pour-la-mort relève de la vie spirituelle ; or nous ny pouvons rien : cest une réalité heideggerienne. Le rapport à notre propre étrangeté relève de la vie spirituelle ; or nous ny pouvons rien : cette étrangeté est freudienne. Et ainsi de suite : autant de choses qui comptent, autant de constitutions nominatives cest-à-dire " géniales " (éthiques, donc).
Ces choses, nous savons bien ce qui les caractérise, dès lors que la philosophie nest rien dautre que sa distinction toujours nominale davec la métaphysique toujours anonyme : leur réalité, si elle importe autant quon voudra, ne compte pas puisquelles sont faites à chaque fois du nom propre qui les fait vraies dêtre lui-même le vrai nom. Et de fait, si vous parlez de la contingence sans quelle soit sartrienne, ou de létrangeté à soi sans quelle soit freudienne, personne ne saura de quoi vous parlerez.
Vous voyez la difficulté : il faut à la fois maintenir que la vie spirituelle nest absolument pas réductible à la philosophie, puisquil nest pas du tout nécessaire dêtre philosophe pour se rapporter à ce qui compte en laissant ce qui importe à la vie quon mène " par ailleurs ", et maintenir que ce qui compte, autrement dit à chaque fois le vrai, est forcément de nature philosophique, puisque la notion de vérité est structurellement réflexive et par là même toujours déjà engagée dans un discours clairement philosophique.
Et un discours philosophique, ce nest pas un discours métaphysique (bien quil nen diffère pas) : le nom propre y est à chaque fois la vraie cause de la vérité (à laquelle, comme je lai dit souvent, il appartient de se précéder elle-même, puisquil ny a de vérité quen vérité). Car enfin, nul ne niera que toutes ces choses qui comptent (quil y ait de la vérité, que nous devions mourir, que nous soyons depuis toujours avec les autres, que nous soyons étrangers à nous-mêmes, etc.) ne soient précisément les objets du discours philosophique, cest-à-dire de ce discours théorique qui se constitue de ceci que sa réfutation ne compte pas, puisque tel est lenvers de la nécessaire " génialité " (sautoriser de soi, par opposition au discours quon peut tenir " en tant que ") de la philosophie !
Je conclurai donc mon enseignement daujourdhui en disant que la " vie spirituelle " est inséparable du paradoxe de sa problématisation. On ne peut pas en parler naïvement comme si cétait une donnée de la vie humaine, une dimension de la condition commune autrement dit comme si la vérité était une sorte de réalité et comme si lesprit était une des dimensions de la vie, qui en comprend beaucoup dautres.
Cette difficulté, il ne faut pourtant pas que vous la voyiez comme une aporie, puisque cest de la simple notion du vrai quil sagit, de ce vrai qui est par définition laffaire de la philosophie, laquelle nest elle-même que sa propre distinction davec la métaphysique (cest de ce que sa réfutation ne comte pas quun savoir est philosophique, puisque la philosophie est étonnement et que celui-ci est précisément le moment où le savoir cesse de compter)
Là où nous faisons lépreuve de la distinction (cest-à-dire de la vérité comme causée) nous sommes dans la vie spirituelle.
Bref, je vous propose la définition suivante, à mon avis parfaitement satisfaisante : la vie spirituelle est à chaque fois lépreuve du vrai. On appelle philosophie la fidélité réflexive à cette épreuve ce que jopposerai donc à la réflexion de cette épreuve quelle est " par ailleurs ", là où elle ne compte pas (cette réflexion fait forcement de lépreuve une expérience et institue dès lors la métaphysique : idéalement, le savoir quon retiendrait des expériences cruciales de lexistence). Opposer fidélité réflexive et réflexion comme je le fais, cest dire que la philosophie est de part en part spiritualité.
Je vous remercie de votre attention.
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