Quest-ce que la philosophie ?
La pensée et le nom, suite
Létonnement 5
Réflexivement, létonnement est lépreuve du savoir comme ne comptant pas, parce que cest la vérité et non pas la réalité qui y est en question. Ainsi létonnement est le moment dans lequel notre position habituelle, celle qui consiste à vouloir croire que cest le savoir qui compte (puisque je ne reconnais que ce que je suis en mesure de reconnaître cest-à-dire au savoir que jai davance de la possibilité des choses) apparaît dans sa dimension de mensonge. Là où il y a savoir, il ne peut pas y avoir vérité (là où il ny a quignorance encore moins : il ny a dextériorité au savoir que relativement au savoir !). De sorte que létonnant récuse la réflexion, qui fait de toute vérité un savoir.
Tout cela revient à dire que létonnement est lépreuve que nous faisons dune convocation personnelle par la vérité, en tant quelle est en question dans quelque chose : quand cest la vérité qui est en question (et par exemple la vérité physique est en question quand un lapin sort dun chapeau dont on sétait préalablement assuré de la vacuité), ce nest pas au savoir quil est fait appel mais à nous selon notre nom propre, cest-à-dire le nom que nous pouvons non pas écrire mais inscrire. Car la vérité, qui nest que sa propre question, ne se comprend que par la distinction du vrai lequel st précisément " distingué " par un nom qui ne le marque comme vrai que dêtre indisponible. Cest cette causalité paradoxale que je vais vous expliquer dans cette avant-dernière séance en finissant de répondre à la question de létonnement.
Létonnant : ce qui convoque à penser
Concrètement, ma thèse est que quand une chose nous étonne, elle nous convoque à penser. Et penser, cela consiste à produire des réalités dont notre nom propre (et donc indisponible) assure exclusivement la consistance, autrement dit des " natures ".
Prenons un exemple : traditionnellement on sinterrogeait sur la possibilité déviter lerreur. Or Kant, lui, a été étonné par autre chose : quil y ait du vrai ! Cela, cest étonnant, alors quauparavant cétait normal ou plus exactement banal (puisque cest le banal qui est le contraire de létonnant) : ce qui ne létait pas, cétaient les erreurs dans lesquelles on tombait et cétait surtout leffort de la réflexion pour éviter cela. Là où tout le monde voyait quelque chose de banal, donc, Kant a été étonné.
Si ce que je vous ai enseigné est juste, cela signifie quen apercevant une vérité quelconque, notamment en mathématiques, Kant y a reconnu, précisément, que la vérité était en question : ce nétait pas tel ou tel résultat qui la étonné (un résultat pouvait à la rigueur le surprendre), non : cétait quil fût vrai. Par opposition à lincertitude finale de la métaphysique pourtant toujours préoccupée de sa propre assurance, la solidité des mathématiques et de la physique était étonnante en tant quil sy agissait de la vérité et non pas dune détermination quelconque de létant quun surcroît de savoir eût permis de normaliser. Je dirai ainsi que cette solidité était pour Kant une convocation à penser. Voilà exactement ce que signifie quil sen soit étonné.
Or quest-ce que cela signifie, penser, quand on sappelle Kant ? Cela signifie produire sans le savoir des réalités kantiennes ! Non pas de nouvelles choses que Descartes ou Leibniz eussent pu prendre en compte, mais des réalités qui aient pour réalité dêtre le traitement du problème de la vérité. Cest précisément ce que jappelle des " natures ". Toutes les " natures " kantiennes répondent à cette définition, et on peut à chaque fois les analyser en montrant comment, par quel biais, le problème de la vérité sy trouve indistinctement posé et résolu. De tout " concept " philosophique, cette nécessité est donc larticulation. Cest pourquoi les " natures " ne concernent aucune chose qui serait donnée, parce que cette donation est précisément ce quelles portent à létat de problème. Si vous prenez nimporte quel concept fabriqué par nimporte quel philosophe, cest toujours cela quil faut dégager.
Jinsiste sur cette indistinction de la position et de la résolution du problème de la vérité comme consistance conceptuelle, laquelle est seulement lenvers de la consistance assurée par le nom impossible (cest-à-dire propre) : cest la vérité, en tant quelle est toujours déjà en question pour elle-même (autrement dit en tant quelle ne constitue jamais un fait, même de énième degré réflexif) qui est la vérité. La vérité est en question pour elle-même et les philosophes fabriquent des choses quon appelle des concepts, dont la nature est de faire de cette question un problème : il ne suffit pas que la vérité soit en question pour elle-même, il faut encore que cette question (qui est donc la vérité) soit par exemple kantienne ou sartrienne. Il est donc nécessaire que " Kant " ou " Sartre " soient amenés dune certaine manière par le concept (par exemple de nécessité, dexistence ) jusquà ce point que je vous ai décrit comme étant celui dun trait quon tire à la fin dun texte comme tel inachevé. Le texte de la Nausée reste paradigmatique, et vous pouvez de la même façon tirer un trait sous un texte kantien sur la nécessité en disant pour vous-même, " bref, la nécessité est kantienne ". Toute la difficulté du texte est de vous amener à ce point, dont il est impossible que le philosophe ait connaissance. Cest pourquoi je parle des concepts comme posant et résolvant en même temps, cest-à-dire dans leur exposition, le problème de la vérité, qui nest pour elle-même que sa propre question.
Mon concept de " nature " dit ce paradoxe, dont on peut aussi considérer quil est celui du nom propre (indisponible), cest-à-dire du nom dont limpossibilité est la cause positive de lécriture. Et comme écrire, cest forcément dire quelque chose, vous voyez que la " nature " est assurée dans sa consistance non pas par une réalité préalable et objective que le philosophe aurait été le premier à découvrir mais par le nom propre en tant que cause impossible dune énonciation dont le principe nest dès lors pas la parole mais lécriture. La parole est essentiellement mondaine, puisquelle est finalisée cest-à-dire quelle vise à toucher un interlocuteur pour lamener à faire ou à croire quelque chose. En fait ce nest pas tout à fait vrai puisquil y a des paroles étonnantes ; mais justement : elles marquent et par là révèlent dêtre originellement scripturaires. Lécriture, cest une banalité de le répéter, est déconnectée de la situation concrète et par là est toujours déjà sortie du monde (doù cette évidence que je rappelle souvent que ceux qui se définissent par lécriture, les écrivains, travaillent intransitivement : il faut faire trois pages par jour, sans raison). Philosopher cest donc toujours écrire, puisquon ne philosophe quà dire des choses où la vérité est en question, donc des choses étonnantes, et quon ne peut étonner, viens-je de dire, sans marquer puisquon a malgré soi montré à lauditoire que cétait la vérité elle-même et comme telle qui était en question, et que la vérité, forcément, nest pas une chose du monde. Toute parole étonnante est donc faite dextériorité au monde, cest-à-dire décriture. Il ny a pas de savoir de lorigine, mais il y a une écriture de lorigine, dont je vous ai enseigné depuis longtemps quil fallait lappeler " marque ". Forcément " marquante " la parole dun philosophe est donc toujours faite décriture et par là étrangère à ce dont elle parlerait si, justement, elle nétait pas étonnante.
Les choses dont elle parlerait, ce sont celles dont le philosophe croit quil parle, lui qui ne peut pas reconnaître dans son discours la constitution des " natures " qui sont le seul contenu de la philosophie. En quoi je répète une banalité : quon ne philosophe que sans soi.
Je vous rappelle ainsi que le philosophe est condamné à simaginer que ce dont il parle existe objectivement (à la manière du mathématicien qui ne peut pas ne pas réaliser ses objets cest-à-dire qui ne peut pas ne pas être platonicien), précisément parce que son nom est propre cest-à-dire indisponible. Et comme le nom était indisponible pour lui, il était donc impossible que Kant nomme le phénomène, le noumène, la loi morale, etc. en disant ce quil en est vraiment de leur vérité, à savoir que toutes ces choses sont kantiennes. Lui seul dans lunivers entier lignorait, non pas par manque connaissances, mais par impossibilité positive cette impossibilité qui, en tant que positive, était sa pensée (cest-à-dire concrètement son écriture). Cest en ce sens quil faut dire le philosophe exceptionnel : il est seul à ignorer ce que tout le monde sait, à savoir ce quil en est vraiment de la vérité de ce dont il parle. Et quest-ce que cette ignorance ? Cest son étonnement ! Par exemple Kant était seul à être étonné de ce quil y ait du vrai. Et pourquoi ? Parce que la nécessité du vrai est, comme nous le savons désormais, kantienne !
Vous comprenez en quel sens très précis il faut parler de la solitude de la pensée, maintenant.
Létonnant a cette solitude, identique à limpossibilité du nom, pour " nature ". Et par conséquent la philosophie.
La solitude, je vous en ai souvent parlé : il faut la comprendre concrètement, selon ses degrés essentiels. Dabord sans les autres, puis sans soi, enfin sans le savoir (souvenez-vous de ce que javais dit : cest quand on ne sait pas quoi faire, par exemple pour secourir une personne qui a une crise cardiaque, quon fait dans le monde lépreuve de la plus grande solitude).
La philosophie est faite de solitude (lidée dune " discussion philosophique ", acceptable socialement, est donc philosophiquement grotesque). On nest donc philosophe que sans les autres, que sans soi et surtout quà ne pas savoir ce quon pense : quà écrire dans lordre du non savoir qui est lordre de la vérité parce que cest lordre de létonnement.
Cet ordre, on peut le réfléchir de façon triviale en reconnaissant labsurdité dune posture qui consisterait à donner son nom aux réalités dont on assure la construction en produisant la " doctrine " (terme qui désigne le savoir en tant quil ne compte pas cest-à-dire en tant que sa réfutation ne change rien à la nécessité de lécrire ou de le lire). Car pour donner son nom volontairement à certaines réalités dont on serait le découvreur, il faut évidemment que ce nom soit disponible, autrement dit quil soit le nom de nimporte qui (le nom que nimporte qui aurait porté, sil sétait trouvé à notre place). Or telle est précisément la position qui renvoie au savoir, et non pas à la vérité : cest la légitimité, et donc la réalité, du savoir quil vaille pour nimporte qui.
Le nom propre, on ne peut donc pas le dire, parce que si on le disait on ne dirait en réalité que le nom impropre (pour le dire, il faut en disposer). Le vrai nom, celui quon est un penseur de ne pas pouvoir dire, est distinct du nom quon porte officiellement, bien que par ailleurs il nen diffère pas. Cest celui qui se trouve à la fin parce quil était là depuis toujours cest-à-dire avant le commencement : là où létonnant nous a brusquement situé, là où nous nétions pas encore.
Kant par exemple est situé par Hume à sa propre origine, là exactement où il a à devenir " Kant ", cest-à-dire à cesser dêtre celui que nimporte qui aurait été à sa place. Là est le vrai nom : celui que létonnant nous fait entendre en récusant le bruissement du monde.
Lantérieur du commencement, comme je vous lai souvent dit, cest lorigine. Par exemple dire que la connaissance est " kantienne ", cest nommer la connaissance non pas seulement sa réalité (les différentes sciences) mais selon son origine. Lêtre selon lorigine, on peut dire que cest la vérité. Et cette définition se concrétise maintenant quand on sait que lorigine cest le nom propre en tant que propre cest-à-dire en tant que silencieux.
Létonnement est lécoute de ce silence. Réfléchir selon ce silence, cest tout simplement philosopher.
Le vrai est étonnant parce quil est fait de silence, et quil jure avec la réalité qui est faite au contraire de savoir cest-à-dire de discours et duniversalité entendus comme anonymat : il ny a pas de différence entre dire quune chose est réelle, dire quelle vaut pour nimporte qui, et disposer de sa nomination. Le silence dont il sagit quand je parle du nom propre doit donc sentendre à lencontre de cette possibilité de nommer : le vrai est là quand la nomination est impossible, et cest précisément par cette impossibilité quil est vrai. Limpossibilité du nom, cest le caractère étonnant de ce qui étonne, autrement dit c'est le silence dans lequel sans le savoir on entend son propre nom : là où lon nest pas encore parce quon est mis au pied du mur de sa propre vérité.
Etre mis au pied de ce mur, cest être étonné cest un mur de silence et ce silence est le manque du nom qui apparaîtra tout à la fin, un instant après la mort du penseur, quand enfin sera avérée la nature de ce quil devait penser. Par exemple la nécessité, qui nest plus une réalité en quelque sorte objective un instant après la mort de Kant, mais une réalité désormais (vous reconnaissez mon adverbe lié à la marque, ici) kantienne.
Il faut donc bien que vous entendiez cette " impossibilité " comme positive, ainsi que je vous lai souvent dit, puisquelle produit des effets. Ces effets, on peut les appeler des marques. Là où nous sommes marqués, nous sommes silencieux, et cest seulement " par ailleurs ", là où nous sommes nimporte qui, que nous disposons de la capacité de nommer trivialement les choses. Bref, vous avez compris où je veux en venir : létonnant est toujours marquant, parce quil atteste du manque de la vérité (en quoi consiste la vérité) et que ce manque forcément cause de silence, puisquon ne parle jamais quà ce que la vérité aille de soi. Et la vérité ne va pas de soi, parce que le vrai est le réel marqué du nom, lequel, comme écriture de lorigine, est sa propre impossibilité.
En philosophie la vérité ne va pas de soi, parce quelle apparaît dans létonnement que suscite en nous une certaine réalité, et que dans cet étonnement nous ne sommes pas mais nous avons à être. Gardez lexemple de Kant pour bien comprendre cela : le lecteur de Hume en train de se réveiller, cest Kant qui nest plus nimporte qui mais qui nest pas encore Kant. Voilà ce que cest quune lecture étonnante : celle qui nous donne à nous-mêmes nous qui ne sommes que limpossibilité décrire ce que nous sommes sans le savoir déjà en train dinscrire.
L'étonnant est lagent de cette rupture : nous étions nimporte qui cest-à-dire un sujet assujetti au savoir, et à linstant où quelque chose nous étonne cela ne compte plus. Quand je vous dis que dans létonnement le savoir ne compte plus, il faut donc que vous entendiez que celui que nous sommes " par ailleurs " (et quon peut appeler le médiocre : celui que nimporte qui serait à notre place) ne compte plus ! Cest pourquoi létonnement est le moment où nous avons à être, et où la " nature " de ce qui est en cause (par exemple la nécessité, pour Kant, lexistence pour Sartre, la nouveauté pour Bergson, et ainsi de suite) impossible. Car Kant ne savait pas encore, en prenant conscience des succès des mathématiques et de la physique, quils reposaient sur le caractère a priori cest-à-dire kantien de leur nécessité ! Cest ce non savoir qui est son étonnement !
Moi je dis que Kant a eu un moment de silence. Non pas un moment quon pourrait dater et qui aurait ensuite été dépassé, mais un moment constant parce que cest le moment de son écriture. Ce moment, cest létonnement et il ne " passe " pas parce quil ne fait quun avec la philosophie cest-à-dire avec la position des " natures ".
La philosophie est faite de silence, parce que le nom propre est propre, précisément, cest-à-dire indisponible et que la vérité dont ce nom est la cause expresse nest pas quelque chose.
Vous voyez que létonnement ne porte sur rien parce quil ny a de vérité que du vrai lui-même et que celui-ci est épuisé par linscription du nom propre. Ne vous laissez pas impressionner par des formulations un peu abstraites : revenez toujours à vos lectures des philosophes ! La vérité de la nécessité, je ny peux rien et vous non plus, cest quelle soit kantienne (ou alors on parle dune autre nécessité, par exemple la nécessité dialectique, celle qui est hégélienne) ; celle de lexistence, cest quelle soit sartrienne, celle de la nouveauté, cest quelle soit bergsonienne, et ainsi de suite.
Cest seulement de cela que je parle quand je dis, après tout le monde, que la philosophie est faite détonnement et quelle a létonnant en tant que tel pour préoccupation : la chose qui aura pour nature le nom propre parce quelle nous met là exactement où nous avons à devenir celui que nous sommes vraiment, cest-à-dire celui que nous sommes sans nous : celui là même dont le nom, dès lors propre et par conséquent indisponible, répond à la question de savoir qui il est vraiment.
Là où létonnement nous situe, il est inutile de réfléchir : le savoir ne compte pas ! On sait seulement que ce qui nous étonne nous parle de celui que nous sommes vraiment et que nous ne connaissons pas, parce que nous, nous sommes celui que nimporte qui aurait été à notre place. Il ny a pas de savoir du vrai parce que la vérité nest pas quelque chose, une qualité ou une propriété dont la communication serait possible. Il ny a donc pas de " mathème " du vrai, parce que cela supposerait que la vérité soit " mathématisable " et que létonnement, cest précisément quelle ne le soit pas ! Là où lon attend une formule, cest un nom propre qui est en cause pour linstant impossible : le nom de celui quon a à être et quon ne sera jamais puisquon ne le sera que sans soi !
Car le philosophe, pour lui-même, reste quelquun de très banal. Écoutez Sartre : il y a des gens qui sont plombiers et dautres qui sont employés de bureau ; eh bien lui, il était philosophe. Lui, contrairement à nous, na jamais rencontré Sartre parce que cest à nous et non pas à lui (qui ne pouvait même pas en avoir lidée) de tirer un trait sous ses textes et de dire, par exemple à propos de lexistence quil sépuisait à penser, que, " bref ", elle était " sartrienne ".
Je le dis autrement : dans ce qui nous étonne, cest de notre propre génie quil sagit. Par génie, on entend, comme je vous lai souvent dit, le seul fait dêtre soi et non pas nimporte qui. Quest-ce qui cause par exemple l'Être et le Néant ? Ceci : Sartre seul pouvait et devait lécrire, puisque lexistence dont traite louvrage saccomplit en toute dernière instance de sa " nature " sartrienne. Mais lui, il sest attelé à ce travail comme nimporte quel travailleur sattelle à sa tâche : il faisait ce quil avait à faire, sans pouvoir voir que ce qui létonnait lavait depuis toujours, en le situant là où il avait à devenir Sartre, exclu !
De sorte que létonnement est la reconnaissance que la promesse dêtre soi est uniquement la promesse de lexil. Cet exil, on peut donc lappeler génie puisque chacun dentre nous ne peut se réfléchir que comme sil était celui que nimporte qui aurait été à sa place, et que le génie nest rien dautre que le fait de ne pas être cela (jinsiste sur ce terme : un sujet, cest quelque chose puisque cela soppose à autre chose, comme un objet) quon a pourtant conscience dêtre, mais celui (réponse à la question qui et non plus quoi) dont nous parle silencieusement ce qui nous étonne et quen vérité nous ne finirons jamais dêtre.
Dire que létonnant est ce qui appelle à penser, cest dire quen lui nous ne sommes pas sans reconnaître notre propre génie : non pas une qualité magique mais simplement que nous sommes nous et non pas nimporte quel être humain.
Et je vous rappelle que la philosophie nest rien dautre que le discours de la première personne en tant que telle : le discours personnel de chacun quand il na pas cédé sur le fait quil était vraiment lui-même quand sa réflexion lui enseigne quil est nimporte qui.
Chaque fois que nous sommes étonnés, comme Kant la été par le fait quil y a du vrai alors quon était habituellement préoccupé par le fait quil y a du faux, cest notre génie qui est en cause ! Quest-ce que cela veut dire : Kant a pensé la nécessité (celle qui conditionne aussi bien la raison théorique que la raison pratique) ? Cela signifie quil a été étonné quand il la considérée pour elle-même (il le dit expressément, à propos de ses lectures de Hume et de Rousseau) parce que dans ce quil a reconnu, cest de la vérité de Kant quil sagissait : du vrai Kant, de celui quil avait à être et quil nétait donc pas, mais que la nécessité, qui nétait pas sans être kantienne, linvitait à être !
Par génie, on entend le simple fait dêtre la première personne. Dire géniale la Critique de la Raison pure, cest seulement dire que Kant était seul à pouvoir et à devoir écrire ce livre, parce que dans son sujet (je fais exprès déquivoquer sur ce mot), à savoir le fait quil y avait du vrai, cest de " Kant " quil sagissait, du nom impossible à écrire parce quidentique à la nécessité de son inscription. Et de fait, nous nallons pas nier que les nécessités quil a exposées dans son ouvrage ne soient kantiennes ! Est-ce que la nécessité a priori du savoir nest pas kantienne ? Est-ce que limpératif de la conscience moral nest pas kantien ? Eh bien dire cela, cest dire que Kant a été étonné en les rencontrant.
" Génial " signifie que lénonciation se fait en première personne, par opposition à tout ce que nous pouvons dire " en tant que " cest-à-dire par opposition à tout ce que nous ne sommes pas seuls à pouvoir et à devoir dire.
Létonnement, cest simplement le fait dêtre convoqué à répondre en première personne.
" Me voici " est la vraie réponse, la seule qui compte jamais. Tout le reste est plus ou moins important, je vous laccorde, mais ne compte jamais.
Répondre " Me voici ", quand cest la réponse quon fait sans le savoir autrement dit le fait de ne ps se défiler devant létonnant cela sappelle penser.
Cest à cette position éthique toujours déjà oubliée sous la nécessité que soit universellement valable ce que nous sommes et ce que nous faisons, que létonnant nous convoque.
Létonnant est donc génial, au sens strict du mot (en quoi, comme souvent, le langage populaire dit plus vrai quil ne veut admettre). Et comme le génie est uniquement le statut de la première personne en tant que telle, il revient exactement au même de dire quune chose est " étonnante " et de dire quelle nous appelle à notre vérité toujours extérieure, et quelle nous appelle à penser, puisque " penser " ne sentend que de limpossibilité de la substitution subjective (un théoricien, quelquun dautre aurait pu dire ce quil a dit ; mais personne naurait pu être Platon ou Aristote à leur place : ce sont des penseurs). Car en pensant, nous inscrirons sans le savoir le nom qui nous est vraiment propre. Lextériorité au savoir dont jai fait ma bannière, cest simplement cette propriété entendue comme lindisponibilité qui cause le vrai et par conséquent qui répond sans le philosophe à sa propre question.
Plus banalement : dans létonnement, le sujet mondain (celui que nous sommes " par ailleurs ", là où nous ne sommes pas marqués) aperçoit que la vérité nest pas son affaire, alors même que son savoir continue de valoir.
Cest pourquoi létonnement est une épreuve et non pas une expérience (mais je vous rappelle que la réflexion dénie toute épreuve en la constituant rétrospectivement comme une expérience). Et comme lépreuve laisse une marque qui est linstance de notre " comptage ", on peut dire que létonnement est le rapport à ce qui compte en tant que tel puisque ce qui compte nous marque et que la marque est précisément le lieu, hors savoir, de notre capacité de vérité !
Vous comprenez donc bien que l'étonnement est laffect propre de la philosophie, laquelle est la distinction réflexive de ce qui compte relativement à ce qui importe (laissé aux savoirs régionaux : ceux qui ne comptent pas, pour la réflexion). En quoi je reprends objectivement ce que je viens de présenter subjectivement en rappelant quelle est le discours de la première personne qui ne cède pas, cest-à-dire qui ne se démet pas dans sa propre réflexion du fait quelle est elle et non pas nimporte qui.
Savoir de ce qui compte en tant quil compte, et par conséquent non savoir (car il ny a de savoir que de ce qui importe), cest-à-dire discours de la première personne (car on ne sait que ce quun autre saurait aussi bien à notre place), la philosophie sidentifie au maintien de létonnement jusque dans la dimension réflexive. Cest ce maintien paradoxal que jindique à travers ma notion des " natures ", qui sont bien en même temps des concepts, cest-à-dire des réflexions !
Et de fait, toute uvre philosophique peut être lue comme le maintien dun étonnement de sorte quon peut opposer la pensée comme position éthique à une autre qui consisterait à trouver finalement banal ce par quoi on avait primitivement été étonné. Cela, je lappelle trahison.
Par exemple, tout le monde, étant enfant, peut sétonner du fait quon existe ou quil y ait du nouveau. Mais en grandissant, on passe aux choses " sérieuses " (cest-à-dire à celles qui nous permettront dêtre absolument nimporte qui : de nous identifier à nos places). Sartre ou Bergson, eux, sont des penseurs parce quils nont jamais cédé sur le caractère étonnant de lexistence ou de la nouveauté. Ce qui est exactement équivalent à ceci : Sartre et Bergson parlent de lexistence et de la nouveauté précisément en tant quils sont eux-mêmes et non pas nimporte qui. En quoi lexistence est vraie dêtre sartrienne, et la durée dêtre bergsonienne. Voilà ce que cest, concrètement, létonnement : que la vérité relève delle-même cest-à-dire de lindisponibilité du nom.
On appelle philosophie lécriture de cette nécessité : que la question de la vérité (dimension réflexive) se réalise sans soi comme inscription du nom propre cest-à-dire indisponible.
Par ces considérations sur létonnement, je vous ai donné le principe dune caractérisation éthique de la philosophie. La prochaine fois, je conclurai mon enseignement de cette année en développant plus concrètement la question de la philosophie comme éthique, notamment en développant une notion à laquelle je tiens beaucoup et qui est celle de la " vie spirituelle ". Et comme la vie spirituelle nest évidemment pas spécifique à la philosophie, il faudra que je termine mon enseignement en montrant quelle le devient par son opposition à deux figures particulières du " par ailleurs ", celles qui consistent à poser que seul le savoir compte.
Je vous remercie de votre attention.
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