Quest-ce que la philosophie ?
La pensée et le nom, suite
Létonnement 2
Létonnement, quon présente traditionnellement comme la disposition subjective du philosophe, doit, dans cette hypothèse que je ne récuse pas, sentendre dans le double horizon de lextériorité au savoir et du nom propre. Cest ce que je vais développer aujourdhui, dans loptique de définir la philosophie à partir dun affect dont nous verrons quen effet, et surtout en quel sens, il la spécifie.
Le surprenant et létonnant
Jai distingué létonnement de la surprise, lautre jour, en disant que le surprenant qui ne répond pas à nos anticipations, relève toujours du savoir. Létonnant, au contraire, se trouve toujours là où le savoir ne vaut pas. La rétrospection le montre bien : le surprenant ne surprend quune fois, alors que létonnant ne cesse jamais détonner. Lordre de la semblance où les choses ne sont que leffectuation sempiternelle des mêmes a priori autorise assurément la surprise, puisque les a priori qui ordonnent un monde ne sont pas immédiatement concrétisés en anticipations, comme le savent tous les lecteurs de la Critique de la Raison pure. Mais la réflexion que nous opérons sur ce qui nous a surpris le rend à sa nécessité indistinctement eidétique et transcendantale : en droit sinon en fait, on aurait toujours pu savoir (par exemple : si on sétait souvenu du caractère facétieux de tel ami, on naurait pas été surpris par la farce quil nous a faite). Quand donc on a été surpris, on ne peut plus lêtre parce que la chose surprenante est en réalité une chose normale, épuisée par une normalité que nous étions incapables dapercevoir, par simple manque de savoir. Dans le surprenant, cest par conséquent le savoir qui compte. Dès lors, rien de ce qui a été surprenant ne peut donc rester surprenant. Linstant de désarroi passé, nous revenons à nous-mêmes cest-à-dire à limpossibilité préalable que toute chose ne soit pas mondaine. Le surprenant réassure constamment la structure de mondanéité, comme on le voit notamment à travers ce quon appelle " lactualité ", qui est à chaque fois nouvelle et très souvent surprenante et qui est en réalité indéfiniment répétitive de la même appartenance de toute chose à un monde dont nous restons, pour nous-mêmes, à la fois le centre et la fin. Cest pourquoi on napprend jamais rien à suivre lactualité, bien quon prenne chaque matin connaissance de choses nouvelles : cest toujours du même monde quil sagit.
Dans la surprise limpossibilité momentanée que soit exercée la fonction sujet (le savoir manque, les anticipations ne valent pas) en implique simplement la suspension : pendant un instant, quand on a été pris de court, on nest plus personne ; mais lon redevient aussitôt soi dès quon réfléchit. Comment comprendre ce retour à la réflexion ? Réponse : par limpossibilité que le surprenant ne soit pas local. Il a toujours lieu sur le fond de la compréhension habituelle du monde, qui en est la condition expresse. Car le surprenant ne lest que du point de vue du monde habituel ! Donc on opère un rétablissement réflexif parce que cest localement (au lieu du manque dun certain savoir, de certaines anticipations) quon nétait plus personne, le monde lui-même nétant nullement affecté. Une contradiction au monde sur fond de monde, voilà exactement le motif de la réflexion (par exemple : je suis surpris par le montant de telle facture). La réflexion nest pas lacte dun sujet mais cest une structure inhérente au monde : cest limpossibilité que le monde ne vaille pas aussi pour ses suspensions, autrement dit cest limpossibilité que lhorizon de savoir et de finalité impliqué quand je dis " je " ne continue pas de lêtre, y compris là où il est suspendu. Car la finalité que je suis habituellement pour moi-même, en intégrant toute chose dans lordre de ma représentation, fait de cette dernière le recours constant de tous ses manquements. Quand donc quelque chose me surprend, je suis renvoyé à moi-même et donc à la définition réflexive (représentative) de la vérité qui continue de valoir. La réflexion est cette continuation du transcendantal à lencontre de ce qui, en récusant les a priori dont il se constitue, devrait le démettre. Et cest de cette nécessité que procède la conscience que nous prenons thétiquement de nous-mêmes, puisquil y aurait contradiction à dire quon décide de réfléchir. Lexpérience de la surprise est précisément celle de la nécessité dêtre réinstauré comme sujet par la semblance et la finalité mondaines, alors même que la récusation des anticipations aurait dû rendre ce retour impossible. Tel est le point crucial, où létonnant et le surprenant vont se distinguer, puisque la réflexion que jopère aussi quand je suis étonné, contrairement à ce qui se passe quand je suis surpris, ne compte pas. Quand je suis surpris, cest elle (donc le savoir qui me permet de me reconnaître comme étant moi-même, donc les finalités par quoi toute chose fait sens pour moi ) qui compte : le retour sur moi même que jopère vaut pour un salut, puisquil rend formellement à tout ce qui arrive son essentielle normalité.
Je le dis autrement : le surprenant nous suspend dun monde qui continue seul à compter. Car cest bien parce que je suis dans telle disposition dont jentends bien ne pas sortir que je peux être surpris. En effet : si jétais ouvert à nimporte quoi rien ne me surprendrait jamais ! Vous comprenez pourquoi je dis que tout ce qui surprend est en fin de compte normal : il nest pas question dadmettre que le monde ne soit pas lhorizon de tout ce qui est, de sorte que ce sera le surprenant lui-même quon chargera de la mission de montrer que tout cela ne compte pas. Par exemple : dans ma réflexion, je me souviens de toutes les farces que mon ami a lhabitude de faire, de sorte que celle quil vient de me faire démontre en quelque sorte que tout est parfaitement normal : elle est lattestation même de la normalité de tout, cest-à-dire du fait quil ne se passe rien. La réflexion suscitée par la surprise est le lieu de cette " vérité " que jexprimerai en disant quon peut continuer à dormir tranquille, parce quon avait seulement rêvé quon était réveillé. Bref, tout le monde le sait (surtout les enfants à qui on promet des " surprises " pour leur anniversaire, par exemple) : rien nest plus conformiste quune surprise, puisquelle a précisément pour sens de réassurer les a priori mondain contre tout ce qui pourrait avoir donné lidée de les mettre en question. Un cours, par exemple, doit toujours avoir un côté surprenant, sinon il ne nous apprend rien et ne nous fait pas réfléchir. Mais quil soit étonnant, cest autre chose
Létonnant au contraire a la sortie du monde comme mode dexistence spécifique : devant ce qui étonne, le monde ne compte plus, alors quil reste seul à compter dans la surprise, et que cest même cette exclusivité qui constitue la surprise comme telle.
Personne nest sans savoir que le monde ne compte plus, quand il y a de létonnant cest-à-dire que létonnement nest rien dautre que cela : à savoir, précisément, que le monde ne compte plus.
La plupart dentre nous trouvent cela intolérable et inadmissible (si lordre ne compte plus, où va-t-on, je vous le demande Vers léthique et la pensée !). Alors ils ont inventé une disposition subjective bien intéressante, qui sappelle la curiosité et dont le sens est expressément de récuser létonnement, puisque la curiosité nest rien dautre que lexigence de savoir et que létonnant est précisément ce qui atteste que le savoir ne compte pas.
Quand je dis la plupart dentre nous, cela signifie aussi bien nous tous, parce que même ceux qui pensent sont par ailleurs des sujets semblants, affairés au monde. Vous savez quil faut nommer " métaphysique ", dont je vous ai expliqué longuement que la notion devait être distinguée mais non différée de celle de la philosophie, le savoir ultime lié à cette disposition. Si donc on ne pose la question de la vérité, qui est notamment celle de lextériorité au savoir, quen termes de métaphysique, on devra la rabattre sur la question du savoir, et corrélativement il faudra traiter de létonnement comme sil sagissait de la curiosité.
Eh bien cest justement dans louvrage qui a ultérieurement été nommé " Métaphysique " (A2) que ce trouve la formule indéfiniment rebattue sur létonnement comme moteur de la philosophie, à ceci près quon la répète généralement en accentuant la confusion de la métaphysique et de la philosophie, alors quelle indique pour ainsi dire expressément leur distinction, puisquelle entend la philosophie comme un acte de pensée mais ET comme savoir spéculatif ce que la philosophie est en effet " par ailleurs ". La voici : " Cest létonnement qui poussa, comme aujourdhui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques [souligné par moi ]". Dans cette dualité de " penseur " et de " spéculations ", je retrouve ce que je vous ai enseigné sur la distinction qui nest pas une différence : létonnement en tant que tel concerne le penseur cest-à-dire une position éthique dimpossibilité du nom et dextériorité au savoir, lequel savoir se trouve donc " par ailleurs " identifié aux " spéculations " cest-à-dire à la nécessité dune représentation qui ne soit en fin de compte que celle de soi-même (comme sujet défini par le savoir). On comprend que le métaphysicien, grâce au concept de " curiosité " qui permet de remplacer lincompréhensible par lincompris, linvisible par le non-vu, linouï par le non-entendu, sempresse de faire ce quil faut de létonnant pour y retourner pour retourner à son savoir, puisque la métaphysique est le savoir du monde en tant que monde. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur Platon et la question du Bien : vous pouvez en déduire que rien dans le monde nest vraiment étonnant, bien quil y ait une multitude de choses surprenantes, cest-à-dire suscitant la " spéculation ". En un mot, on peut définir la métaphysique (une position subjective avant dêtre un savoir, comme Aristote lindique parfaitement) par la réduction de létonnant au surprenant. Rien là qui ne soit très évident pour nous : on nest philosophe quà produire une doctrine, mais on ne saurait en aucun cas dire quun doctrinaire est un philosophe (puisquen philosophie la réfutation ne compte pas et quun doctrinaire nexiste plus sil est réfuté) restriction où javais donc lu lindication de lextériorité au savoir comme lieu de la pensée.
Par opposition à la surprise qui renvoie au manque de savoir, létonnement renvoie à une position dextériorité au savoir. Je traduirai cette distinction en appelant " étonnante " une chose qui nous montre que le savoir ne compte pas. Essayons de comprendre cela concrètement.
Pensez à la dernière fois que vous avez été étonnés (je dis bien étonnés, et non pas surpris). Non seulement vous avez été étonnés par quelque chose que vous ne compreniez pas, donc par une réalité qui nétait pas, comme les sont les réalités mondaines, le vecteur dun savoir dont vous étiez à la fois lorigine et la fin (en termes sartriens : létonnant brise le " circuit de lipséité "), mais encore vous lavez été par quelque chose qui récusait lidée même de compréhension. Je le dis autrement : tout ce qui nous étonne nous arrache du monde. Inversement, si vous faites bien attention à rester lourds et épaissis de savoir comme il peut arriver que nous soyons contraints de le faire (par exemple en passant un examen), rien ne sera en mesure de vous étonner. On peut aussi considérer lexemple des gens qui se prennent pour eux-mêmes, qui sont bardés de certitudes immédiates ou réflexives et demblèmes sociaux : nous savons quils sont blasés et que pour eux rien narrive jamais détonnant. A leurs yeux, tout nest que répétition de ce quils savent déjà et tout se ramène à des oscillations autour dune monotonie quils diront bien caractéristique de lépoque actuelle. On peut citer le cas des lecteurs professionnels qui sont parfois surpris mais jamais étonnés, et qui vous expliquent par conséquent quil ny a plus aujourdhui de grands écrivains (ah bon ? Et Pascal Quignard ou Le Clézio pour en rester à deux noms parmi les plus célèbres ?) Bref, cest le même de sidentifier à ce que lon est (par exemple de grands lecteurs) et davoir forclos toute possibilité dêtre étonné (notamment par un nouveau livre), cest-à-dire finalement dêtre éprouvés puisque tout ce qui peut nous étonner nous montre que nous ne savons pas et par conséquent que nous ne sommes pas celui que nous savions être un sujet défini par un certain savoir, puisquon ne peut reconnaître quon est soi que depuis un certain point de vue et que selon une certaine compétence identificatoire.
Dans la rencontre, parce quelle est une épreuve et non pas une expérience, on ne sait plus rien ce qui peut être à la réflexion une grande souffrance (on se sent " tout bête "), parce quon ne rencontre jamais quun autre toujours aussi étonnant, et en aucune manière un semblable qui est au contraire toujours quelquun de foncièrement normal jusque dans ses particularités les plus surprenantes (on peut toujours se mettre à sa place). Le domaine de lart et celui des rencontres personnelles sont paradigmatiques de létonnement, parce quils sont les domaines où le savoir ne compte pas. Toute uvre est étonnante, et toute personne lest en admettant quon la rencontre (mais les rencontres sont très rares, comme chacun sait). Et sil ny a pas de différence entre parler " en tant que " et ne jamais être étonné, cest parce que létonnement est le moment subjectif de sortie du savoir. Je le dis autrement : chaque fois que le savoir ne compte pas, nous sommes étonnés. Jamais pour la plupart dentre nous, mais peut-être toujours pour les enfants qui sont juste au moment où, apprenant à parler, ils ne se prennent pas encore pour ceux que leur savoir définira.
Létonnant, parce quil sentend en extériorité au savoir (cette expression qui est ma petite bannière signifie que le savoir ne compte pas ce qui suppose bien évidemment quil importe, puisquil sagit là dune distinction et non dune différence), létonnant, donc, cest quelque chose dont " on ne revient pas ".
En quoi vous apercevez à la fois sa dimension de réalité éprouvante, et sa référence à lorigine. Car cest bien de lorigine quon nest jamais revenu, si lon a depuis toujours laissé en arrière de soi le commencement ! létonnant, cest ce qui nous amène à lorigine. Et il ne cesse jamais dêtre étonnant, parce que lorigine nest pas un moment parmi dautres dans une suite. Je le dis autrement : vous reconnaissez létonnant à ceci que cest toujours la première fois. Inversement, tout ce qui vous apparaît pour la première fois alors même que vous pouvez le connaître depuis des décennies est étonnant. Les textes philosophiques, par exemple, continuent de nous étonner bien que nous connaissions depuis longtemps les plus fameux dentre eux : cest toujours la pensée qui est en question en eux : dire quils sont étonnants, cest dire quils suscitent constitutivement une lecture dont le " retour " soit la modalité expresse (dans son " retour à Freud ", Lacan réalise donc son étonnement, par exemple).
Pour indiquer plus rigoureusement le rapport de lépreuve et de létonnement, je dirai que létonnement est le moment central de lépreuve : là où lon nest plus personne. Toute épreuve comprend un moment détonnement et inversement létonnement est toujours la traversée dune épreuve, qui est celle de ne plus être celui quon reste par ailleurs. Je traduirai cela en disant que létonnant est de nature originelle, au sens où lorigine précède le commencement et tout ce à quoi celui-ci donne lieu : il nous amène là où nétait pas encore engagé le procès qui a fait de nous ceux que nous sommes. Ne sera jamais étonné par rien celui qui tient à être lui-même cest-à-dire à en rester au " par ailleurs ", puisquil ny a pas de différence entre vouloir être soi-même et avoir décidé que lorigine (donc la marque) ne comptait pas (cest ce que jai appelé " impiété " dans un autre contexte).
Jarrête ici pour aujourdhui. La prochaine fois, jessaierai de revenir sur létonnant comme " originel " (ce dont la traduction phénoménologique est limpossibilité que létonnant cesse jamais de lêtre alors que le surprenant ne lest quune seule fois) en liant cela à la question du nom propre. Vous avez déjà compris que la distinction que jai opérée du nom disponible (impropre) et du nom indisponible (propre) correspond à celle que je vous ai exposée aujourdhui du surprenant et de létonnant.
Je vous remercie de votre attention.
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