Une question naïve : la vie a-t-elle un sens ?
Plus une question est naïve, plus elle est philosophique. Pour les réponses, cest linverse.
Si la vie na pas de sens, à quoi bon vivre cest-à-dire faire les efforts parfois extrêmes quelle nécessite ? à quoi bon aussi la donner ? comment même expliquer que des criminels la prennent, puisque le mal qui est dabolir le sens ne saurait sattaquer à ce qui nen a pas ? Or nous vivons, nous faisons des efforts et le mal existe. Chacun pense donc que la vie " vaut la peine " dêtre vécue, comme si elle se trouvait depuis toujours estimée par cette équivalence qui marquerait sa justification, interdisant quon la réduise à la contingence dexister. Cela ne va pas toujours de soi : la possibilité reste ouverte quun jour, les conditions étant alors ce quelles seront (maladie atrocement invalidante, diminution drastique des facultés intellectuelles, perte dêtres chers, déshonneur ), il nous apparaisse que " vivre, ce nest pas cela ". Ce jour-là nous saurons sans erreur possible que nous aurions tort de poursuivre parce que la vie naura plus de sens. Et personne ne veut dune vie qui nait pas de sens.
Nous ne possédons aucun savoir sur le " sens de la vie " ; en posséderions-nous un doctrine métaphysique, révélation religieuse quil serait forcément lettre morte, puisquon pourrait aussi bien sy soumettre ou sen indigner quy rester indifférent : son sens viendrait de notre attitude dès lors forcément arbitraire. Cependant nous ne sommes pas sans savoir que, dans les conditions qui nous sont actuellement faites, si absurde quelle puisse apparaître aux yeux des autres et parfois de nous-mêmes, la vie que nous menons a encore un sens Autrement dit nous vivons comme si nous étions les détenteurs dun savoir sur la vie qui nous la fait reconnaître comme encore valable, mais un savoir seulement susceptible dêtre appréhendé de manière négative, à travers limpossibilité daller au-delà dune certaine limite, de payer pour la garder plus quun certain prix. Car pour chacun, et sans quil sache davance laquelle, il y a une limite au-delà de quoi la vie naurait plus de possibilité dêtre vraiment la vie : elle le serait toujours en réalité, mais plus en vérité. Aucun être humain ne veut dune vie quil nait pas dune manière ou dune autre raison de mener.
Ainsi chacun vit-il pour lui-même d'un vivre ordonné moins à la réalité quà la vérité manquante de sa propre compréhension, une vérité singulière plus radicale que la vie parce qu'elle en est la décision, tache à jamais aveugle d'une existence par elle seulement humaine et personnelle. La question du sens de la vie est celle de cette tache aveugle.
Lhypothèse de l " éthique " et de la " vie bonne "
Une première réflexion semble indiquer la nature de cette " tache aveugle " : nest-il pas évident que nous agissons à chaque fois " pour le mieux ", même si nous ne sommes pas toujours capables de discerner réellement notre bien ? En dautres termes, ne sommes-nous pas guidés par une certaine idée de la vie " accomplie ", dont nous navons le plus souvent quune conscience obscure mais qui agirait en nous à la façon dune boussole pour maintenir le cap dans la multitude contradictoire des nécessités quotidiennes ? Dans ce cas, lidée de la limite séclairerait : il peut arriver que des événements nous affectent dune manière telle que laccomplissement de notre vie devienne définitivement impossible. Nous choisirions alors dy mettre un terme, en toute conscience, afin de conserver un minimum destime de soi. On parlerait donc dune éthique (par opposition à la morale qui renvoie au respect de soi et concerne la légitimité universelle de nos actions, quelles que soient par ailleurs nos fins ultimes) pour désigner cette poursuite de la " vie bonne ", dans la diversité concrète et souvent aporétique des situations (1).
Outre sa générosité peu réaliste, cette position est aujourdhui intenable parce quelle méconnaît lenseignement essentiel de la psychanalyse, qui est non seulement que nous sommes divisés, mais que nous sommes littéralement faits de notre division. Sen trouve totalement ruinée lhypothèse dune finalité intérieure dont lagir humain serait habité, même si on la conçoit comme un va et vient de détermination réciproque entre un idéal (dailleurs injustifiable : pourquoi telle idée de la " vie bonne " plutôt quune autre ? par simple contingence culturelle et psychologique ?) et les principales décisions que nous sommes amenés à prendre au cours de notre vie. Non seulement nous sommes divisés entre ce que nous voulons et ce que nous désirons (ainsi tout élève veut réussir à lécole ; mais le comportement de beaucoup montre quils ne le désirent pas) et par conséquent entre la poursuite consciente de notre bien dont la notion se rassemble dans lidée générale de bonheur et la recherche réelle dautre chose qui nest pas notre bien, mais encore nous sommes divisés entre ce que nous représentons à nous-mêmes et aux autres et ce que ces autres entendent et voient légitimement de nous. De sorte que nous ne savons absolument pas qui nous sommes : nous en avons seulement une imagination de type romanesque (nous sommes le personnage principal de notre vie), par ailleurs en permanente reconstruction (on ne raconte pas du tout la même enfance à 20 ans et à 50). Cette imagination nécessaire nest certes pas sans intérêt pour la réflexion, mais il faudrait la qualifier de mensonge si nous prétendions la substituer à la reconnaissance de laberration que nous sommes réellement pour nous-mêmes, nous qui navons pas voulu être ce que nous sommes (qui aurait choisi dêtre lâche ou paresseux ?) et qui ne nous comprenons pas. Et puis les grandes épreuves que nous devons parfois traverser, celles qui subvertissent notre conscience de nous-mêmes, nous laissent parfois sidérés de nous être aperçus tels que nous naurions jamais pu concevoir que nous étions... Dans ces conditions, la question pour chacun du " sens " de sa vie ne peut pas être celle de son rapport à un idéal, même confus et constamment redéfini. Par " éthique " il faut donc entendre tout autre chose que ce quindique la tradition aristotélicienne : ce nest pas dune " vie bonne " ni par conséquent du service des biens quil sy agit, mais dune sorte de butée à tout ce que nous pouvons accepter une butée aussi absurde que le fait dexister, aussi injustifiable que le fait dêtre soi et non pas quelquun dautre (2). Nous ne refuserons jamais la vie, si contraire quelle puisse être aux représentations normatives que nous nous en faisons (peut-être accepterons nous avec reconnaissance une opération nous assurant une vie que nous estimons aujourdhui affreuse ou indigne) ; mais il se peut quun jour nous constations, comme on constate la présence dun caillou au fond dune rivière sans quil y ait le moins du monde à en délibérer, quelle nest plus acceptable alors même quelle pourra correspondre encore à la représentation normative que nous en avons. La question du " sens de la vie " est de penser cette éventualité, qui nest jamais celle dune estimation volontaire et consciente.
Notre vie comme métaphore légitime
Tout le monde sait quil y a une limite, et chacun le dit. Il faut écouter cette parole : personne ne veut dune vie qui ne représente plus rien, qui soit sans signification, qui ne soit plus vraiment la sienne. La question du " sens " de la vie renverrait donc à la nécessité quelle soit une représentation, et que cette représentation soit elle-même originale et singulière puisquune vie où seffectuerait une nécessité transcendante, si sublime quon puisse limaginer, laurait pour vérité et ne serait pas vraiment propre à son sujet. On récusera donc aussi lidée, inhérente à la réflexion universalisante, que le " sens de la vie " soit finalement moral. Car si " Tout respect pour une personne nest proprement que respect pour la loi dont cette personne nous donne lexemple " (3), cette personne ne compte pas puisquelle sera dautant plus accomplie quelle aura moins différé de la nécessité morale, par définition unique et universelle. Or nul ne veut dune vie qui ne soit pas vraiment la sienne. On objectera quune majorité dhumains ont choisi le conformisme et la soumission comme existence personnelle. Mais précisément : ils les ont choisis, ils ont décidé de se mentir (la " mauvaise foi " sartrienne) en faisant semblant de croire quil suffit quune habitude, un savoir ou une révélation soient donnés (ce qui nest dailleurs jamais le cas puisquon peut toujours réexaminer ce qui a été fait et dit) pour être valables. Identique à son propre déni, la trahison de soi reste un acte, une décision singulière, donc encore une option personnelle sur le " sens de la vie ". Autrement dit personne nest vraiment nimporte qui, à commencer par celui qui enferme sa vie dans la passion rageuse dêtre réellement nimporte qui. Bref, on ne peut parler dun " sens de la vie ", même dans cette éventualité paradoxale, quà le supposer propre, donc singulier et inouï.
Une telle représentation, opposée à une objectivité que chacun effectuerait semblablement, cest une métaphore. Impossible autrement de répondre aux exigences rappelées : la métaphore représente quelque chose, et elle le fait dune manière non seulement juste mais propre et singulière cest-à-dire inouïe puisque toutes ne conviennent pas et quelle est forcément une invention (on ne peut pas apprendre à en faire). Si donc nous admettons lidée dun sens de la vie, nous posons par là même pour chacun que la réalité normative de sa vie est son statut de métaphore. Mais métaphore de quoi ?
Il suffit de poser la question pour avoir la réponse, dès lors quon lentend à travers la nécessité davoir toujours raison de vivre : cest la vérité qui est en cause. En cause, précisément : une vie qui naurait plus de sens, cest une vie qui ne représenterait plus la vérité, qui naurait plus la vérité pour cause représentative. Penser cette tache aveugle du rapport singulier à la vérité impliqué dans lidée de vie acceptable, cest dabord élucider le rapport de représentation que la vie entretient avec la vérité.
La métaphore vitale
Quest-ce donc que cette " vérité " que notre vie représenterait toujours déjà et qui, dès lors, la causerait comme valable et pas simplement réelle ? Pour répondre, le plus simple est de considérer lidée de la vie en général à la lumière de la nécessité métaphorique, et ensuite de rapporter ce que nous aurons découvert à la nécessité, pour nous, de ne jamais mener quune vie qui soit encore acceptable.
La vie, quand on ne la confond pas avec le biologique, est la compréhension de ce qui est dans lhorizon dun monde, lequel est toujours celui quun vivant spécifique (la mouche, léléphant...) ouvre pour lui-même. Pour le vivant, ce qui est nest pas compris comme étant mais comme valant. Par exemple, la gazelle est une proie pour le lion : son être propre (elle existe singulièrement) est toujours déjà converti en une valeur (" proie ") dont on peut dire indifféremment quelle est sa réalité dans le monde du lion autrement dit la compréhension quil en a, et la forclusion de son être (dans le monde du lion, la gazelle na jamais été quune proie en quoi son être propre ne consiste assurément pas). Toujours compréhension, la vie est donc représentation originelle de lêtre ou plus précisément de lexistence, si lon définit par ce terme lêtre dun étant dans lintransitivité de sa position par la valeur, et cette représentation de lexistence ne diffère pas du fait de lavoir exclue depuis toujours. Or ce phénomène dexistence toujours déjà perdue dans la valeur qui la représente, comment le nommer, sinon métaphore vitale ? " Proie " est en effet la compréhension métaphorique de lexistence de la gazelle par le lion, parce quil est un lion et non pas, disons, un éléphant. Doù cette définition de la vie : la métaphorisation qui a toujours déjà eu lieu de lexistence en valeur.
Linstitution réflexive de lexistence en vérité
Quand il sagit dun lion, tout en reste là parce que la question davoir raison ou tort ne se pose pas (le lion na pas tort de voir une proie dans la gazelle : cest un lion, et voilà tout). Mais nous qui réfléchissons pouvons considérer quun lion est par nature incapable dapercevoir la vérité de la gazelle. De sorte que la réflexion que nous opérons en définissant ainsi la vie constitue lexistence comme la vérité dont chaque valeur, précisément den être la représentation, sera originellement sanctionnée : cest le représenté qui sanctionne le représentant comme légitime, et " proie " représente lexistence de la gazelle dans une compréhension que nous dirions donc illégitime si elle nétait pas celle dun lion. Il nest pas capable de vérité envers la gazelle mais lhomme, par ailleurs lui aussi prédateur, nest pas sans avoir cette capacité, dont témoignent notamment certaines sculptures africaines. Et certes lart, la philosophie et la science, où il sagit à chaque fois de penser la vérité de ce qui est, sont pour nous des éventualités constituantes.
Ainsi lhomme, dont la vie doit être valable avant dêtre réelle cest-à-dire est toujours déjà en question pour elle-même, est son propre rapport avec lexistence pourtant perdue depuis toujours, puisquelle seule peut légitimer sa compréhension qui est la vie, et que personne ne veut dune vie qui ne soit pas valable dune manière ou dune autre. En toute chose que nous appréhendons (valablement), cest de lexistence perdue depuis toujours quil sagit à chaque fois. Bref, si toute chose napparaît au vivant quen fonction des a priori spécifiques dont son monde se structure, cest lexistence que dès lors elle frappe dimpossibilité en la métaphorisant depuis toujours en valeur que la vie en question pour elle-même désigne à nos yeux comme " vérité ", donc comme son critère.
Lexistence identique à sa perte originelle ne concerne que nous, puisque le vivant naturel est étranger à la nécessité que sa vie soit valable. Il ne faut donc pas naïvement considérer lexistence en soi comme le critère universel de la valeur, en disant par exemple que léléphant serait susceptible de plus de vérité sur la gazelle que le lion parce quil ny voit pas une proie. Autrement dit : la " vérité " est lexistence, non pas en soi (la limite du pur être-là dont il ny a rien à dire) mais en tant que la vie, toujours déjà réfléchie par nous qui nacceptons quune vie valable, se constitue ainsi den être la perte. Le vivant malade de lui-même ne peut pas ne pas avoir institué lexistence manquante en vérité dont il sautorise depuis toujours.
Pour nous qui ne maintenons jamais quune vie légitime (même si nous acceptons parfois des conditions que nous imaginions inacceptables), la question nest donc pas celle de la valeur toujours déjà effective (la vie), mais celle de la valeur des valeurs (la vie encore valable). Telle est la nécessité réflexive : lhomme est lanimal qui évalue les valeurs, pour parler comme Nietzsche, et il ne peut le faire quen instituant comme vérité ce dont lordre axiologique (autrement dit la vie) est à chaque instant la compréhension métaphorique à savoir lexistence dès lors identifiée à son propre manque. Les valeurs ne sont donc pas simplement réelles mais, comme être des choses pour nous, elles sont valables du moins jusquà présent. Des valeurs valables, ce sont des valeurs vraies, comme lindique dailleurs la figure idéale du sage qui nest pas celui qui connaît les choses (ce nest pas le savant), ni celui détermine leur valeur (ce nest pas lexpert), ni même celui qui effectue les valeurs (ce nest pas le saint) mais celui qui estime justement les valeurs. Nous nacceptons jamais quune vie qui soit " vraie " (ce qui peut se traduire paradoxalement par lillégitimité dune vie qui ne serait pas mensongère), cest-à-dire dans laquelle cette causation métaphorique de la valeur par une existence dès lors identifiée à la vérité se laisse encore reconnaître. Bref, aucune vie humaine nest seulement mondaine, cest-à-dire dénuée de sens.
Doù lon conclut que la vie personnelle n'est possible en vérité qu'à " être " (métaphoriquement, donc) une existence. L'échec en serait alors notifié par cette formule, dont le comique tient justement à l'indication comme telle de la métaphore, dite par Louis Jouvet dans Hôtel du Nord : " Ma vie n'est pas une existence "...
La métaphore comme distinction : vérité qui compte et réalité qui importe
La question du sens est dabord celle du critère, à laquelle on vient de répondre : la définition de la vie comme métaphore de lexistence et linstitution corrélative de cette dernière en " vérité " rendent compte de limpossibilité daccepter une vie qui ne soit plus valable cest-à-dire qui ne représente plus rien. Reste à penser la portée singulière impliquée dans lidée dun " sens de la vie " : personne ne veut dune vie qui ne soit pas vraiment la sienne cest-à-dire qui nait pas, dans linouï qui définit la métaphore, une signification où sidentifieront le personnel et loriginal. Comment cette nécessité permet-elle de comprendre quon accepte encore de vivre ?
On vient de le dire : il sagit toujours que notre vie conserve son statut de métaphore légitime pour lexistence. Ce statut, la métaphore en général en fait une identité : par exemple le chevalier Bayard était un lion (conservons ce registre dimages), et il sagit que notre vie reste une existence. Linvention que toute métaphore doit être puisquon la pense à lencontre du concept qui est rassemblement nécessaire, donc impersonnel, de ce qui est dans une subjectivité par là même transcendantale sera dabord une aberration, une folie : notre vie nest pas plus " une existence " que le dernier chevalier français nétait un félin africain ! Pourtant linvention métaphorique est de le poser, contre toute réalité... La métaphore, cest donc que la réalité ne compte pas (je sais bien que cétait un homme, mais je dis quand même que cétait un lion) et par conséquent de la faire disparaître (je ne dis pas que cet homme était fort et courageux mais que cétait un lion). Pourtant la métaphore doit être comprise puisquelle est une manière de signifier : une réalité extérieure (ici la force et le courage) doit être représentativement importée dans le savoir de quelquun. Dans la métaphore, la réalité ne compte donc pas, mais bien sûr elle importe : impossible de dire que Bayard était une belette, par exemple. Alors ou bien on nie la métaphore en faisant comme si elle était un concept raté (certaines personnes ne pourraient penser que par images à moins quil y ait des réalités trop subtiles pour être dites normalement), auquel cas on sen tient à ce quelle donne à comprendre, ou bien on la respecte en y reconnaissant une invention et on pose que tout cela, qui continue bien sûr dimporter, ne compte pas ! Disons le autrement : la métaphore soppose au concept en ce quen elle la question de la représentation se soumet à celle de loriginalité jusquà y être barrée. Bref, la métaphore opère la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, et institue son sens propre en faisant que ce qui importe ne compte pas.
On a compris lenjeu de cette discussion : si la vie, telle quelle se réfléchit en nétant réelle quà être valable, est bien métaphore de lexistence, alors cette existence importe assurément pour la comprendre, mais cest la vie elle-même qui compte ! Telle est la question de loriginalité cest-à-dire de la singularité de chaque vie, quon manquerait en y voyant la représentation forcément indifférente dune même existence (quand il sagit de représenter, la représentation elle-même ne compte pas). Mais attention : cette vie propre qui compte par opposition à lexistence qui importe à sa représentation, il sagit quelle soit valable cest-à-dire sanctionnée par la vérité. Cela ne revient-il pas à dire que cest la vérité et non la vie qui compte ? Et de fait : si la vie comptait vraiment la question de son sens ne se poserait jamais (on vivrait toujours à nimporte quel prix) Donc ou bien cest la vie qui compte et alors la vérité nest que plus ou moins importante (elle importerait de la légitimité), ce qui revient à en faire une sorte de réalité ; ou bien cest la vérité qui compte et la vie, à en être linstrument normativement anonyme et impersonnel, ne compterait pas. Nest-ce pas lalternative qui simpose ? Comment sortir de la difficulté ?
En noubliant pas ce que nous avons appris en réfléchissant sur la métaphorisation particulière de lexistence dans la vie qui est en question pour elle-même !
Car nous avons appris que celle-ci produit celle-là comme vérité puisque cest seulement le manque qui définira toujours lexistence pour nous et que la vérité nest que sa distinction davec la réalité laquelle distinction en acte est la métaphore elle-même... De sorte que la vérité nest pas la cause de la métaphore mais bien au contraire son résultat et même sa réalité (4) ! Pour la réfléchir on dira que, produite par la métaphore qui reste par ailleurs une manière de représenter ce qui importe en sanctionnant, la vérité est la nécessité de substituer la justesse à lexactitude. Que Bayard ait été fort est courageux est exact, quil ait été un lion est vrai. Il y a seulement la métaphore qui vaut en elle-même (elle compte : cest une invention inouïe née entre les mots) dès lors quelle est légitime (importance de ce quon a compris).
La question du " sens de la vie ", pour nous qui ne vivons jamais à nimporte quel prix, est donc quil y ait encore de la justesse dans le fait de vivre.
La vérité et sa rencontre
Dans la métaphore qui est par ailleurs une manière de faire comprendre, autrement dit qui se distingue par son aberration littérale de la représentation quelle reste par ailleurs, cest le représenté qui importe (le courage et la force de Bayard font de la mention du lion une indication valable de sa réalité). Par conséquent on ne peut conserver la définition de la vie comme métaphore de lexistence quà supposer que nul nest sans savoir en quoi lexistence consiste, puisque léventualité que chacun en vienne un jour à constater que sa vie " nest pas une existence " est constitutive de lhumain. Il y aurait donc une instance privilégiée doù nous tiendrions cette définition sans par ailleurs en avoir conscience ? Il est en effet nécessaire que nous ne soyons pas sans savoir ce quil en est de lexistence alors même quune réponse dogmatique à cette question (métaphysique, religieuse) est discréditée davance pour que la nécessité davoir raison de vivre se réalise dans la vie singulière de chacun.
Alors y a-t-il des sujets pour lexistence, que nous aurions toujours déjà rencontrés et desquels nous tiendrions, sans le savoir, une telle intuition ?
La question indique où les chercher : du côté de la suspension de la vie quon peut formellement nommer " gratuité ". Disons-le demblée : ce sont les personnes et les uvres, parce que pour elles seules lexistence compte alors quelle importe dans tous les autres cas (par exemple pour manger, il importe que laliment ne soit pas quune idée ; or ce qui compte, ce nest pas que laliment existe mais quon mange). Dire que leur existence compte, cest dire que leur rencontre est forcément un suspens de notre compréhension, de notre emprise transcendantale, bref une déchirure du monde.
Chaque uvre présente un intérêt culturel, historique, psychologique, etc. que nul ne songerait à nier ; mais ce qui compte, en elle, cest finalement quelle existe sinon on nie quelle soit une uvre en la réduisant à la forme et au document quelle est par ailleurs (sa réalité, non sa vérité). De même chaque personne remplit une fonction, a tel ou tel caractère, est plus ou moins importante pour notre vie sociale et affective ; mais ce qui compte, cest quelle existe. Chacun le sait : devant une uvre dont nous sommes parvenus à reconnaître quelle en était une, nous nous sentons saisis de gratitude ; nous voudrions la remercier dexister. De sorte quil revient au même de dire à son propos que lexistence compte et de définir luvre comme quelque chose qui existe à la manière de quelquun. Les personnes et les uvres, pour cette raison, on les rencontre. Lidée de " rencontre ", cest simplement lidée que lexistence (comme telle cest-à-dire en tant quelle compte et non pas quelle importe) barre la compréhension qui, comme ce mot lindique dailleurs, concerne expressément ce qui importe la réalité que dès lors seulement on oppose à la vérité.
Tout vivant susceptible de rencontrer (par opposition à apercevoir et à comprendre) recèle donc en lui un rapport originel à ce qui compte, cest-à-dire à la vérité dont sa vie tiendra par conséquent son statut dêtre valable et pas seulement réelle.
On apercevra cette nécessité en reconnaissant que la rencontre a toujours déjà eu lieu. Non pas que nous ne soyons pas susceptibles de rencontrer une uvre ou une personne demain matin, mais nous ne le saurons quaprès coup, quand nous dirons, depuis une perte originelle de nous-mêmes où nous reconnaîtrons la puissance de la vérité : " je suis désormais quelquun dautre ". Jappelle " humain " tout être dont la vie est gouvernée par ce qui compte, autrement dit tout être qui nest (désormais) lui-même que depuis lautre côté du miroir puisque la rencontre est un arrachement au monde et que toute aperception de soi-même a forcément lieu dans le monde (Kant), où nous sommes les semblables de nos semblables. Lidée dextériorité radicale impliquée dans celle dun " sens " de la vie acquiert ainsi son intelligibilité.
Les points de vérité dont la vie sautorise
Linquiétude quon traduit par la question du " sens de la vie " renvoie donc à la rencontre, dont on peut aussi bien dire quelle na jamais eu lieu, puisque pour nous cest toujours de lexistence manquante quil sagit en vérité. On nomme donc une déchirure du monde ayant valeur dorigine. Elle ne peut pas être dite comme telle ni par conséquent comprise, puisque dans le monde lexistence importe autant quon voudra (par exemple dans le besoin quon a dune chose) mais elle ne compte jamais. Pour la dire, non pas comme présence évidente (je vois bien que tel objet existe) mais comme perte originelle pour une vie encore valable, il faut une parole sortie du monde : une parole qui soit littéralement folle comme lest par exemple lidentification du dernier chevalier français à un félin africain. Laberration métaphorique est ainsi le pendant de lidée de " sens de la vie ", qui signifie dabord lextériorité au monde. La rencontre ne pourra jamais se dire autrement que dans cette aberration. Inversement, là où il y a métaphore, il y a eu rencontre faute de quoi le locuteur aurait parlé par concepts, où lunité nécessaire du compris se dit anonymement.
Cependant lintelligence positive de cette nécessité nous manque encore : comment passer de la rencontre comme suspension de la vie, donc de la métaphore comme aberration, à la signification désormais personnelle cest-à-dire à limpossibilité pour chaque vie humaine quelle ne soit pas singulièrement, et par là vraiment, celle de son sujet ? Et quest-ce que la rencontre, pour quelle installe après coup le vivant quelle concerne dans le statut dêtre " désormais un autre " cest-à-dire dêtre vraiment soi depuis lautre côté du miroir et donc en distinction de toute " semblance " ?
Lextériorité impliquée dans lidée de " sens " de la vie, autrement dit sa définition à partir de ce qui compte, elle qui est la compréhension de tout ce qui importe, ouvre à une notion qui désigne un moment darrêt de la compréhension donc un moment de vérité : celle de lépreuve suspension de la vie chez celui qui par ailleurs est resté vivant. La définition de lépreuve est quon nen revienne pas en vérité, bien quen réalité on soit à nouveau là (je pense à certaines personnes qui ne sont jamais revenues de déportation, bien quen fait elles aient depuis repris leur vie professionnelle et familiale) ; de sorte que dans la vie cest lépreuve qui accomplit la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, caractéristique de la métaphore.
La notion de " marque " dit ce paradoxe : être marqué, cest nêtre pas revenu dune certaine épreuve, bien que " par ailleurs " (dans lordre du compréhensible, de ce qui importe) on soit encore là ; ou si lon préfère : cest être désormais un autre bien quon soit toujours le même. Car la marque, reste de lépreuve comme le savoir est celui de lexpérience, est le fait de ce qui compte (je ne peux compter une diversité déléments quà marquer chacun deux) de sorte quon peut aussi bien la définir pour nous comme un point dorigine : un ombilic de vérité interdisant à la vie dêtre seulement la vie bien quelle ne soit évidemment rien dautre (rappelons que la vérité nest pas une nouvelle sorte de réalité). La constatation que nous ferons peut-être un jour de ne plus pouvoir accepter la vie aura ce point pour lieu propre : le lieu où notre vie est vraiment la nôtre, alors que par ailleurs elle est celle dun sujet quelconque (nous sommes ce que nimporte qui serait à notre place). Lextériorité impliquée dans lidée de " sens " de la vie ne renvoie pas seulement à la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, donc aux deux côtés du miroir, mais elle acquiert ainsi une dimension locale : la marque, cest lextériorité locale de la vérité à la vie, qui la cause comme vraie et pas seulement réelle (5) cest-à-dire qui distingue ce qui compte de la réalité, hors de quoi il ny a par définition rien. Nous sommes marqués en beaucoup daspects de notre vie, qui nest donc pas vraie dune manière générale et une (autrement dit métaphysique) : lautre côté du miroir est multiple en nous, corrélatif dautant dépreuves traversées
Ainsi séclaire le statut de métaphore légitime pour notre vie. Car une métaphore nest un type de compréhension (une comparaison implicite) que pour ce qui importe, ce qui ne marque pas et dont laperception nest pas une épreuve. Si donc on produit une métaphore, ce nest pas pour dire quelque chose quon aurait compris (il suffit de parler assez longtemps pour dire nimporte quoi) mais parce quon est marqué ! La causalité nest plus positivement finale mais négativement efficiente puisquêtre marqué, cest nêtre pas revenu dune épreuve bien que " par ailleurs " on soit là pour en avoir la représentation ; de sorte que là où nous devrions poser une compréhension il ny a tout simplement personne pour le faire bien que " par ailleurs " on soit toujours en mesure de comparer. Ceux qui ont vu combattre le dernier chevalier français sont restés marqués par ce spectacle : " Bayard, cétait un lion ! " Parole de fous, en effet, cest-à-dire dabsents puisquils ne sont " pas revenus " de ce quils ont vu : dans la folie le langage parle tout seul. Pourtant ils nétaient pas fous puisque par ailleurs ils sont restés les hommes raisonnables quils étaient et un homme raisonnable peut trouver des points de comparaison, établir des analogies. Autrement dit la métaphore nest pas un délire : cest une folie qui, par ailleurs (là où cela importe et ne compte pas), est une comparaison.
Ainsi notre vie, localement autorisée de ce qui compte et qui nous a définitivement marqués, nest-elle que par ailleurs (dans sa réalité, non dans sa vérité) la compréhension de ce qui importe
Lépreuve originelle et les marques
La métaphore, où la vérité sinstitue de sa pure distinction, est toujours parole dun éprouvé, de quelquun qui nest pas revenu dune certaine épreuve bien que par ailleurs (là où il est nimporte qui et nimporte qui est capable de comparer) il soit toujours le même. Loriginalité personnelle a donc la marque comme lieu propre : cest le même de ne pas être nimporte qui et dêtre marqué (6). Lieu de la vérité, la marque est un point dimpossibilité pour la vie, qui est toujours compréhension spécifique de létant et lon nomme alors " vérité " limpossibilité distinctive de la métaphore vitale, dont le " concept " relève encore. Cest donc toujours ponctuellement quon peut dire de chacun quil est lui-même : par ailleurs il est nimporte qui. Mais cette vie est désormais vraie : la marque la cause comme telle. La notion de " marque " dit cette causation.
Or cela renvoie à une condition originelle elle-même véritative (marquante), sil ny a de vérité quen vérité et non en fait (en fait, il y a toutes sortes de réalités, dont la représentation et le savoir). Chaque métaphore doit donc soriginer comme telle dans une première épreuve dont toutes les autres seront à chaque fois la réitération rétrospectivement déterminante.
En effet : tout être parlant est un survivant il survit au langage, perte de son existence au profit de sa représentation par chaque signifiant renvoyant à tous les autres (je vous parle et vous mécoutez en passant dun mot à lautre, non pas en imposant un bloc de présence qui serait moi comme identique à ma propre vie auquel cas je serais mon corps ; or non : jai un corps). Métaphoriser cette existence perdue est notre destin, qui est toujours celui dun " marqué " (par opposition à la destinée qui renvoie au savoir, par exemple génétique, social ou psychologique, dont nimporte qui relève à une place donnée).
Mais lépreuve originelle nouvrirait à aucun destin (nous ne serions que notre perte dans le langage) si notre vie nétait lestée de ces impacts de vérité, points de butée qui la causent localement comme déterminée en vérité, et dont laveugle pluralité (nul transcendantal ne rassemble les marques) empêche que la limite de lacceptable apparaisse toujours au même lieu. Car lorsque nous pensons à une raison de vivre, cest dune autre raison de ne pas tout accepter quil sagit. Nous ne comprendrons pas la décision quun jour peut-être nous aurons raison de prendre.
Réponse à la question
Comme le sujet cartésien qui ne différerait pas de sa marque (7), nous sommes la notre puisque nous avons pour réalité de nêtre pas revenus de lépreuve du langage ; mais cette marque a été rétrospectivement instituée en vérité seulement partielle en chacune des rencontres que nous avons faites. De sorte que chaque moment de suspension de la vie, de " gratuité ", apparaît à la réflexion comme le don qui nous a été fait de nous-mêmes, si terrible voire parfois atroce quil ait pu être.
A chaque fois une légitimité de vivre a été donnée, jamais la même. Les marques coexistent en signorant.
Ce qui compte relève de la grâce, laquelle est simplement que la réalité peccative, judiciaire, gravitationnelle importe mais ne compte pas. Dès lors le " sens de la vie " apparaît dans lexpression subjective de la notion : cest la gratitude, puisque cest seulement davoir été (ponctuellement) donnée comme vraie que notre vie est (encore) acceptable.
Avant dêtre un sentiment, la gratitude est une nécessité inhérente à la vérité elle-même, cest-à-dire à son institution comme telle par limpossibilité que ce qui importe puisse jamais compter (de sorte que lingratitude est toujours une trahison de sa propre vérité : sen tenir à ce qui importe (8)). On peut donc la définir comme limpossibilité que cesse de compter ce qui nous a marqués. Sa réalité, souvent paradoxale comme dans le cas de la modernité marquée par la souveraineté subjective, est limpossibilité que nous acceptions jamais de vivre sans y être (encore) autorisés.
Localement extérieure à elle-même, notre vie est grâce, mais à chaque fois là où nous ne savons pas cest-à-dire à la marque hors de toute compréhension donc en exclusivité à toute finalité et ainsi à toute éventualité de bonheur. Presque tous lignorent puisque la finalité est la première structure du monde ; mais personne nest sans le savoir.
Jean-Pierre Lalloz
NOTES :
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