Quest-ce que la philosophie ?
La pensée et le nom, suite
Létonnement 1
Comme je lai promis la semaine dernière, je vais vous parler de létonnement. Tout le monde sait que la philosophie consiste à " sétonner " mais peu de personnes savent en quoi cela consiste. Je ne répondrais donc pas à la question de la philosophie que jai mise à mon programme de cette année si je faisais limpasse sur cette notion. Vous pourriez dailleurs vous étonner que cette notion arrive si tard dans mon enseignement de cette année : si la philosophie est faite détonnement, pourquoi navoir pas commencé par là ? En répondant à cette question, je vais vous donner les premières indications dun travail qui sétendra sur plusieurs semaines, avant que nous ne revenions à la question du nom propre à partir de quoi, bien sûr, notre année pourra se conclure.
Nécessité et cadre de la réflexion sur létonnement
Cest que nous navions pas les moyens de penser cette notion, dont il faudra dailleurs interroger la légitimité. Certes, nous disposons de diverses références historiques. Tout le monde connaît les principales, et je ne rappelle les plus connues que pour les moins avancés dentre vous : Aristote dans la Métaphysique sur ce qui pousse à la spéculation philosophique ; Descartes dans Les passions de lâme sur ce qui, au contraire, nincite pas à la connaissance ; Kant dans la Critique de la faculté de juger sur lincompatibilité dune représentation porteuse de règle avec les principes de notre esprit ; Heidegger dans Lintroduction à la métaphysique sur la manière dont résonne en nous la question posée par Leibniz Mais comment choisir lune plutôt que lautre (par exemple Aristote plutôt que Descartes), voire comment les mettre en perspective quand on ne na aucune idée de la " vraie " notion non pas bien sûr en un sens métaphysiquement dogmatique, mais au sens où il ny a de vérité que dans et par un acte de pensée ? Or mon travail de cette année a pour objet la définition de la philosophie à partir du nom propre, non pas parce quune lubie maurait soudain traversé le cerveau mais simplement parce que je suis un lecteur des philosophes et que jai constaté quil ny avait jamais de philosophie quà propos des " natures " cest-à-dire des réalités impossiblement faites du nom du penseur (la durée comme bergsonienne, lexistence comme sartrienne, et ainsi de suite). Si donc vous maccordez cette évidence contre la croyance qui voudrait que la philosophie soit une sorte de science, autrement dit si vous maccordez quon nen a jamais fini avec les philosophes du passé (car si elle est une sorte de science, toute la vérité dont la philosophie est capable est ramassée dans son état présent), alors vous devez convenir que létonnement ne peut être pensé dans sa vérité que dans lhorizon du nom propre faute de quoi ce quon dirait ne pourrait concerner daucune manière la philosophie. Je ne pouvais donc pas partir de létonnement pour penser la philosophie, parce que la vérité de celle-ci ne peut pas être cette disposition subjective et psychologique à quoi il aurait dès lors fallu le réduire. Cest le contraire qui est vrai : si en philosophie, affaire exclusive des penseurs, cest uniquement du nom propre quil est question (autrement dit sil ny a jamais de philosophie que des " natures "), alors létonnement en quoi, éventuellement, consisterait sa dimension subjective est un moment de la double problématique dont le nouage constituera la philosophie, celle de lextériorité au savoir et celle du nom propre. Je le dis encore autrement : létonnement est une affaire déthique et non pas de psychologie ou dintelligence, puisquun penseur nest pas quelquun qui aurait plus de neurones dans la tête que les gens ordinaires mais simplement quelquun qui ne cède pas sur la question quil reste pour lui-même question dont le nom propre est par définition la réponse. En quoi vous comprenez déjà que létonnement doit être mise en rapport avec la spécificité énonciative (donc éthique) de la première personne : cest toujours parce quon est soi quon sétonne. Et être soi, tous les penseurs nous lapprennent depuis toujours, cest dabord navoir pas cédé sur la propriété de son nom, autrement dit sur limpossibilité que le nom quon porte soit celui que nimporte qui aurait aussi bien pu porter à notre place (nos parents auraient bien évidemment pu avoir dautres enfants que nous, qui auraient porté ce nom, dès lors originellement impropre).
Dire que la question de létonnement est la question de la première personne, cest déjà linscrire dans la problématique de lêtre en quoi nous retrouvons donc la philosophie. La première personne en effet nest pas celle de la représentation (la troisième : celle quon se représente), ni celle de lexistence (la seconde : celle quon rencontre), mais bien celle de lêtre (elle nest ni celle quon se représente ni celle quon rencontre, mais bien celle quon est). De sorte que la première personne, en tant quelle nest pas un substitut égocentré de la troisième (mes parents ont eu tel enfant nimporte qui, donc et il se trouve que cet enfant est moi), noue dans sa notion la question du nom et celle de lêtre. A mon avis, cest de ce nud quil sagit dans létonnement, et vous voyez pourquoi cest seulement aujourdhui que cette notion pouvait venir à notre réflexion en même temps que vous voyez pourquoi il est parfaitement légitime de faire de létonnement laffect philosophique par excellence. Cest donc de la réalité même de la philosophie quil est question dans les développements qui vont suivre.
Létonnement : le manque dun savoir distinct
La remarque qui simpose demblée, dun point de vue en quelque sorte formel, est que lidée détonnement renvoie à la notion sous la quelle je situe tout mon travail, ma petite bannière en quelque sorte, qui est lidée de lextériorité au savoir. Quand nous sommes étonnés, en effet, nous ne savons plus rien et nous ne sommes même plus en désir de savoir. Que létonnement, une fois passé, suscite la spéculation, je veux bien laccorder à Aristote, mais à condition quon reconnaisse dans la spéculation quelque chose comme une défense contre létonnement. Si nous " spéculons ", autrement dit si nous produisons des théories métaphysiques, cest bien pour restaurer lordre du savoir, cest-à-dire lordre dans lequel nous sommes le semblable de nos semblables (forcément : la vérité étant universelle, elle nous identifie tous pareillement) dans lhorizon dun monde essentiellement compréhensible, parce quil avait été localement récusé. Une récusation du savoir en tant que valable (mais non pas en tant que pertinent), voilà ce dont témoigne dabord notre expérience de létonnement ou plus exactement lépreuve de létonnement, qui ne deviendra une expérience que pour nous qui avons à réfléchir sur cette notion. Je pense dailleurs que cest parce que l'étonnement est une épreuve quil donne lieu au savoir, puisque la fonction de celui-ci est de convertir rétrospectivement toute épreuve en expérience (on en " tire les leçons "), donc de labolir comme épreuve (du point de vue de ce déni, on dira donc que la vie est constituée de toutes sortes dexpériences, heureuses ou malheureuses). Cest ce mouvement que japerçois dans ce que dit sur ce point Aristote, qui mapparaît dès lors bien plus ici comme métaphysicien que comme philosophe quand on ne le considère que du point de vue de la " spéculation " (mais justement : peut-être son texte se distingue-t-il de ce point de vue ). Je veux donc bien admettre que létonnement soit à lorigine de la métaphysique, dans laquelle je vois donc, puisquelle est le modèle formel du savoir, un déni de ce qui est en cause dans lépreuve.
Or quest-ce qui est en cause, dans lépreuve, au delà des savoirs particuliers qui ne donnent jamais lieu à létonnement mais uniquement à la surprise ? Autrement dit : de quel savoir sagit-il vraiment dans l'étonnement, dès lors quon prend acte de cette différence de notions ?
Je dirai que ce qui est en cause dans létonnement (par opposition à la surprise, donc), cest la réponse à la question de savoir non pas " ce que " mais bien " qui " nous sommes. La différence des notions renvoie à la distinction des savoirs !
Et en quoi consiste cette réponse distincte, par laquelle nous maintiendrions lirréductibilité du " qui " sur le " quoi " ? En deux choses :
Il va donc de soi que je commencerai la prochaine séance en vous expliquant, à partir dexemples concrets, ce manque de savoir sur la vérité ET sur soi-même. La question du nom propre, qui est à mon avis le centre du problème de létonnement, assurera lunité de ces deux aspects.
Je vous ai présenté la manière dont je vois cette question, telle quelle apparaît dans lhorizon de la philosophie, cest-à-dire du nouage des problématiques de lêtre et du nom propre, tel quil est assuré par la question de la vérité de la vérité (ou du génie dont la notion renvoie à quelque chose dont lêtre compte), dont le nom propre est expressément le signifiant.
Jarrête là ma petite introduction aux séances qui vont suivre, qui devraient nous réserver quelques surprises (ça, cest presque sûr) et aussi, peut-être, un peu détonnement .
Je vous remercie de votre attention.
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